Question Santé       Facebook  Twitter  header vimeo
Inscription Newsletter  INSCRIPTION NEWSLETTERS  PRESSE

Content Banner   Publications périodiques

Vous êtes ici:

Promotion de la santé à Bruxelles : les changements se profilent à la rentrée

Bruxelles Santé a rencontré, une année après son entrée en fonction, la ministre en charge de la prévention et de la promotion de la santé à Bruxelles, Cécile Jodogne. C’était l’occasion d’en savoir plus sur les changements qui vont concerner le secteur dans les mois qui viennent : 6ème réforme de l’Etat, nouveau décret ambulatoire et décret promotion de la santé... Cécile Jodogne nous parle de sa vision de la santé pour les Bruxellois et de l’avenir du secteur.

Bruxelles Santé : La dernière enquête santé des Belges est sortie cette année. Si ses résultats réservaient de bonnes surprises comme le classement des Bruxellois en tête de la consommation de fruits et légumes (46 % des habitants atteignent la quantité recommandée de légumes par jour et 62% consomment des fruits tous les jours), ils ont également confirmé l’augmentation des inégalités sociales de santé : 22% des Bruxellois expliquent avoir dû reporter des soins en raison de problèmes financiers et 29% des jeunes bruxellois n’ont jamais été chez le dentiste.

 Une forte proportion de Bruxellois (40%) rencontrent aussi des difficultés psychologiques. Comme Ministre en charge de la prévention et de la promotion de la santé, quelles vont être vos priorités et axes de travail pour répondre aux spécificités de santé des Bruxellois ?

Cécile Jodogne : A Bruxelles, comme dans toutes les grandes villes, les inégalités sociales de santé sont particulièrement criantes. Les politiques spécifiques pour y répondre doivent être maintenues, particulièrement par rapport à la situation des femmes qui, pour moi, reste une question sensible. Mais, agir sur les inégalités sociales de santé ne peut se limiter à une intervention sur l’aspect santé.

D’autres déterminants sont intimement liés comme la question du logement, l’isolement social, l’absence d’emploi, une situation sociale précaire...

Il y a un travail de sensibilisation à faire auprès des secteurs et intervenants autres que ceux de la santé, des projets communs à créer, une expertise commune à valoriser. Je souhaite que la santé devienne un enjeu transversal des différentes politiques bruxelloises.

Pour répondre aux enjeux de santé bruxellois, différentes approches peuvent coexister : généraliste, centrée sur un public cible large comme les femmes, ou de santé communautaire ou encore ciblant un public spécifique sur une thématique précise, le sida, le tabac ou l’alcool par exemple. Les approches ciblées en promotion de la santé doivent permettre de rencontrer les publics vulnérables comme les personnes en situation de dépendance qui, souvent, cumulent risques et problèmes de santé. Les assuétudes bien que ne concernant pas seulement un public précarisé, sont beaucoup plus compliquées à aborder lorsqu’elles se cumulent à des problèmes socio-économiques.


Pour autant, d’autres thématiques comme celles du diabète ou des maladies cardiovasculaires, enfin tout ce qui ressort des attitudes saines, concernent tout le monde. Dans cette optique, je souhaite développer une approche « tout public » et sensibiliser davantage les première et deuxième lignes aux attitudes saines afin d’amplifier le travail des associations, de toucher le public le plus large possible et de renforcer l’approche multidisciplinaire. Par rapport aux attitudes saines, je vais d’ailleurs proposer au gouvernement bruxellois de soutenir un projet porté par la Fédération des maisons médicales. Centré sur l’alimentation saine, ce projet ciblera un public fragilisé qui n’a pas la possibilité ou les réflexes d’acheter des aliments bons pour la santé. En ne perdant pas de vue que l’alimentation saine concerne tout le monde et que les mauvaises habitudes alimentaires se retrouvent dans toutes les couches de la population.

C.Jodogne BXLS79Je suis aussi attentive à d’autres problématiques. J’ai obtenu lors de la conférence inter-ministérielle à la fin du mois de juin, la relance du plan sida, VIH et maladies sexuellement transmissibles avec l’accord de l’ensemble des ministres ayant des compétences en santé aux différents niveaux de pouvoirs. Le plan alcool est également relancé à mon initiative. Dans l’enquête santé des Belges, les questions liées à la santé mentale et aux nombreuses personnes qui disent se sentir mal ou souffrir de problèmes plus graves m’ont interpellée. On ne peut pas seulement y répondre par l’hospitalisation ou la mise sous traitement médicamenteux. Une approche de santé communautaire qui permet de travailler avec les personnes dans leur milieu de vie est plus adaptée et offre une prise en charge plus globale. Enfin, j’espère avoir les marges budgétaires pour pouvoir ouvrir une ou deux maisons médicales supplémentaires.

Mais ma première priorité est institutionnelle : la 6ème réforme de l’Etat, le transfert de compétences et la mise en place d’un cadre réglementaire et institutionnel qui accompagne cette réforme.

Il n’y aura pas de grands bouleversements du paysage santé, pas de révolution. Il s’agit plutôt de dégager des marges budgétaires pour soutenir et développer les projets existants, de favoriser les collaborations entre les compétences et les politiques liées à la santé et dépendant de différents ministres, de faire en sorte que les problématiques comme le logement, l’emploi, l’isolement social par exemple soient aussi pensées dans leurs conséquences sur la santé physique ou mentale.

B.S. : La 6ème réforme de l’Etat -que votre parti s’est engagé à appliquer mais qu’il n’a pas négocié- a plongé le secteur de la promotion de la santé dans l’insécurité. Où en est la mise en place de la réforme ? Quels sont les changements législatifs en vue ?

C.J. : La mise en place de la 6ème réforme de l’Etat est un vrai défi. Elle suscite des inquiétudes très compréhensibles de la part des acteurs, des opérateurs de terrain et des porteurs de projets. Au niveau politique-même, il reste de nombreuses incertitudes. Cette réforme n’a pas été préparée de façon détaillée et nous nous retrouvons face à des situations compliquées. Depuis un an, mon équipe et moi-même sommes essentiellement concentrées sur la réforme, sa mise en oeuvre et ses conséquences.
Par ailleurs, je pense qu’il est indispensable de sortir le plus vite possible de la situation de stand still qui couvre l’année 2015 et a été octroyée par la majorité précédente via le protocole d’accord entre la Cocof, la Fédération Wallonie-Bruxelles et la Région wallonne et ce pour gèrer la phase transitoire du transfert de compétences et la mise en place des structures pour les accueillir.

A la rentrée nous devrions pouvoir proposer au parlement un avant-projet de décret sur la promotion de la santé.

C’est assez ambitieux et je ne suis pas encore certaine que nous y arriverons, mais nous espèrons que le décret pourra être mis en oeuvre début 2016 pour sortir rapidement de cette phase de stand still.

Parallèlement à la réforme de la promotion de la santé, nous poursuivons la révision du décret ambulatoire lancée par le gouvernement précédent à la demande du secteur. Le travail sur ces deux décrets, ambulatoire et promotion de la santé, a été réalisé avec une large concertation du secteur, des différentes fédérations ainsi que des fonctionnaires qui ont une connaissance et une expertise importante. Nous les avons consultés dès l’avant-projet. D’ailleurs, la plupart des remarques qui nous ont été communiquées par l’administration ont amené à des modifications du projet de décret. Nous tenions à ce que la réflexion reste la plus ouverte possible ce qui ne veut pas dire que nous avons pu lever toutes les inquiétudes car nous restons tenus par de nombreuses contraintes particulièrement budgétaires.

Nous déposerons donc deux décrets dans un délai très court. Avec la gestion du basculement des institutions subventionnées par l’INAMI de la Cocof vers le bicommunautaire qui s’est achevé fin de l’année passée, c’est un vrai défi pour mon équipe et moi-même en particulier ! Enfin, il y aura également la création de l’OIP au niveau de la cocom. Je ne fais pas partie du Collège de la COCOM mais nous avons évidemment des contacts avec Didier Gossuin. L’OIP gérera, bien sûr, les allocations familiales mais est aussi appelé à être un véritable INAMI bruxellois.

B.S. : Plus précisément, pourriez-vous déjà esquisser les grands axes du nouveau décret qui organisera la promotion de la santé ?

Dans un secteur comme celui-ci, il ne s’agit pas de figer les choses, de s’enfermer dans des lignes ou des projets trop définitifs. Ce futur décret doit pouvoir répondre à des enjeux imprévus, à des situations évolutives. Il y aura donc une certaine souplesse à la fois dans l’évolution des projets et des priorités politiques. Nous souhaitons aussi pouvoir suivre les projets, leur élaboration, leur planification, leur mise en oeuvre et leurs résultats. Mon parti insiste depuis très longtemps pour qu’il y ait davantage d’évaluation des politiques menées, le futur décret reflètera cette volonté. Mais, il s’agira avant tout de stabiliser les équipes et les projets dans le cadre d’une large concertation qui valorise toutes les expertises de terrain et puisse aussi répondre aux priorités déterminées par le politique. Bien sûr, les politiques ne déterminent pas leurs priorités ex nihilo, ils s’appuyent sur les constats souvent posés par le terrain lui-même.

L’autre enjeu est la concertation de tous les acteurs tant interne qu’externe, comme nous l’avons pratiqué lors de la réflexion sur l’élaboration du décret, c’est-à-dire les intervenants de la promotion de la santé mais aussi des acteurs d’autres secteurs avec lesquels des collaborations peuvent être mises en place par exemple par rapport aux déterminants de la santé ou des acteurs qui travaillent aussi dans le domaine de la santé mais sous la compétence du fédéral ou de la COCOM. La concertation doit aussi permettre de faire appel à des experts d’autres domaines pour enrichir la réflexion, pour nourrir les structures de pilotage et les structures opérationnelles qui vont accompagner les projets, les évaluer et éventuellement les orienter. Enfin, cette concertation devra aussi tenir compte de ce qui se développera au niveau de la COCOM et du plan santé bruxellois.

Les grands axes thématiques resteront la santé communautaire, les réseaux, la réduction des risques et la médecine préventive.

Dans ce cadre, nous voulons développer le soutien aux acteurs de première ligne et mettre en place une deuxième ligne qui apporterait un support méthodologique et thématique. Ensuite, et c’est une nouveauté, nous allons mettre en place un centre régional d’appui de promotion de la santé qu’on pourrait appeler une troisième ligne. Ce centre doit permettre d’élaborer des expertises plus larges internes et externes, susciter des collaborations et des ponts et, enfin, guider l’ensemble de la politique mise en place.

B.S. : Comment pensez-vous assurer la couverture des besoins « santé » des Bruxellois ?

C.J. : Le tissu associatif et institutionnel de proximité en matière de santé est très développé et efficace à Bruxelles, beaucoup de choses remarquables s’y mettent en place. Par contre, l’articulation entre les différents acteurs et projets pourrait être améliorée. Dans le cadre du nouveau décret, il faudra aussi veiller à la complémentarité et éviter la concurrence ou la redondance des projets particulièrement entre les associations qui émargeaient des subsides d’initiative de la Cocof et celles qui dépendaient de la Fédération et dont nous héritons. Nous veillerons à ce qu’il n’y ait pas de projets doublons. Mais, actuellement, nous sommes encore en phase d’analyse des actions menées sur l’ensemble de la Fédération Wallonie-Bruxelles et de celles qui concernent plus spécifiquement Bruxelles.

A l’analyse, je constate aussi qu’une partie importante des budgets des as- sociations du secteur est consacrée à la gestion administrative, comptable, du personnel et aux frais engendrés par les locaux occupés.

Je vais proposer de « rationaliser » les coûts. J’entends, par « rationaliser », réfléchir à des manières plus efficaces de gérer ces aspects comme les locaux partagés qui permettraient des économies d’échelle, la mutualisation de cer- taines fonctions ou achats... Lesmoyens financiers ne vont malheureusement pas augmenter dans les années à venir.

Si on souhaite dégager des moyens supplémentaires pour améliorer la santé des Bruxellois, réduire les inégalités sociales, etc., il faut utiliser l’argent disponible de la manière la plus efficiente et efficace possible. Lorsque je leur en ai parlé, certaines associations m’ont indiqué y penser déjà. Dans cette même volonté de rationaliser pour toucher le plus de personnes possible, l’impact géographique des projets est important : deux maisons médicales sont inutiles dans un même quartier alors que l’une des deux aurait un sens dans un quartier qui en est dépourvu. Ce qui compte, c’est une bonne couverture.

B.S. : Quel impact ces changements auront-ils sur les structures qui étaient subsidiées par la Fédération Wallonie-Bruxelles ?

C.J. : Nous traversons une période de défis mais aussi de difficultés et nous sommes attentifs à ne pas fragiliser les associations et les institutions. Mais ces changements demandent des adaptations inévitables car les règles de la Fédération et celles de la Cocof diffèrent parfois et il est impossible d’autoriser ce qui est explicitement interdit par la réglementation de la Cocof. Je ne peux pas sortir du cadre défini. Il s’agit aussi d’une question d’équité par rapport aux autres associations. Nous sommes conscients que ces nombreux changements sont importants et créent pas mal d’inquiétude, mais nous avons prévu une phase transitoire.
Pour les associations qui travaillent à la fois pour la Région wallonne et la Cocof, cette année, nous avons appliqué la clé de répartition un tiers/deux tiers ; à quelques exceptions près par exemple pour le Fares où la clé de répartition a été moitié/moitié car on sait que la tuberculose est plus présente à Bruxelles. Mes collègues du gouvernement bruxellois et moi-même, voulons qu’en 2016 cette répartition reflète plus justement la réalité. Nous demanderons aux associations qu’elles évaluent leurs actions, y compris en termes de budget, de temps et de personnel impliqué, en fonction du territoire sur lequel elles sont menées, en région bruxelloise ou en région wallonne. Bien entendu, pour les acteurs de deuxième ligne dont les actions concernent les deux régions, nous dégagerons des solutions en concertation avec la Région wallonne.

B.S. : Cette première année de législature a donc été consacrée aux changements institutionnels. Comment avez-vous abordé vos nouvelles compétences ?

C.J. : Lorsque j’ai pris mes fonctions, j’ai eu un autre défi à relever : si je connaissais bien le fonctionnement de la Cocof et Bruxelles, je maîtrisais peu les matières de prévention et de promotion de la santé. Evidemment, mes fonctions politiques à Schaerbeek m’ont sensibilisée aux enjeux d’inégalités sociales, de diversité culturelle, aux problématiques qu’on retrouve dans des quartiers plus fragiles ; tout cela ne m’était pas inconnu. Mais, par contre, j’ai dû me familiariser avec les quelque 200 associations, institutions ou structures du secteur : celles qui sont subventionnées dans le cadre du décret ambulatoire, celles qui le sont dans le cadre des projets d’initiative, celles dont nous héritons de la Fédération suite à la 6ème réforme de l’Etat, les acteurs de première ligne, de deuxième ligne, de troisième ligne... Il m’a fallu prendre tout cela à bras-le-corps !

Pour bien comprendre les enjeux, j’ai tenu à rencontrer directement les acteurs du secteur, même si je n’ai évidemment pas pu rencontrer 200 associations. J’ai donc effectué des visites de terrain, reçu des fédérations, visité différentes associations, comme l’Equipe à Anderlecht, une maison médicale à Schaerbeek, Modus Vivendi, Lama à Molenbeek ou la Cité Sérine qui va lancer l’accueil des soins palliatifs à Schaerbeek... Pour moi, 2015 a été une année très riche !

Marie-Hélène Salah

Partager