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Et pourtant, ils jouent...

Sur scène, une douzaine de personnes âgées, ainsi que quelques membres du personnel de la résidence où elles vivent. De l'impro, des souvenirs, de la poésie, un défilé, une danse... et une "particularité" : les acteurs les plus âgés souffrent tous de problèmes de mémoire et, pour certains, de "désorientation".

 Trop tard ! Ce spectacle-là n'aura eu qu'une représentation1. Mais ceux qui y ont assisté peuvent attester du fait qu'il n'est jamais vain de se lancer dans des projets un peu fous. Celui-ci visait (entre autres) à mettre sur scène des personnes âgées souffrant de problèmes de mémoire ou de la maladie d'Alzheimer autour d'un "spectacle". Il devait être conçu, réalisé et monté en collaboration avec du personnel de la résidence où vivent ces personnes - un point déterminant. La psychologue Isabelle Parentani (asbl Zaharra), Valérie Van Berlamont (référente pour la démence aux Terrasses des Hauts Prés, à Uccle), et Babou Sanchez (metteuse en scène) y croyaient : elles l'ont fait. Un dimanche après-midi de mars dernier, une vraie (petite) salle de spectacle a accueilli cette représentation hors norme, et tous ces acteurs en herbe.

En 2016, Isabelle Parentani et Valérie Van Berlamont avaient déjà mené un projet intergénérationnel à la Terrasse des Hauts Prés avec des personnes désorientées, en se servant de la photo comme support. Pourquoi ne pas recommencer, se sont-elles demandé, mais sous une autre forme (et le tout pour un coût d'environ 4 000 euros pour la résidence) ?

Dès le départ, leurs objectifs étaient clairs : changer les regards sur ces personnes vieillissantes, y compris de ceux qui les entourent, et travailler la relation entre tous les participants. De plus, pour ces personnes souvent vues comme "ne valant plus grand chose" en raison de leurs troubles divers, il s'agissait d'apporter la possibilité de vivre quelque chose de particulier, puis de le partager. Dès le départ, les initiatrices savaient cependant que "pour faire fonctionner un projet de spectacle avec de tels acteurs, il fallait accepter de débuter... sans attendre de résultats", précise Valérie Van Berlamont.

La belle aventure ô gué

ils jouent BXLS86Ce voyage vers l'inconnu a débuté sous la forme d'un "atelier théâtre". A partir de novembre, tous les lundis, les séances ont rassemblé des résidents (12 au maximum) et 6 membres du personnel, tous volontaires pour participer à l'expérience (des aides-soignantes à la neuropsychologue, en passant par la directrice adjointe et la technicienne de surface). Soit une jolie troupe, de 26 à 96 ans.
En pratique, le prénom "Babou" est vite devenu familier à tous. "Un même lieu, avec une même disposition du cadre, était destiné, tous les lundis, à donner un ancrage, avec un rituel identique, le tout sans créer de stress malgré l'objectif - un brin angoissant - de se retrouver un jour sur scène, raconte Isabelle Parentani. L'atmosphère de cet atelier a contribué au plaisir de s'y retrouver, même si certains ne savaient plus toujours trop bien pourquoi. En réalité, compte tenu des troubles de ces personnes âgées, et du fait qu'elles ne se projettent plus dans le futur, c'est le moment présent qui compte, et sa qualité. Lorsque cet objectif est atteint, il permet la diminution de l'angoisse, fréquente dans ces troubles. Il apporte aussi la confiance, et une certaine audace."

Soyons honnête, le chemin à parcourir avant de parvenir à la salle de spectacle n'a pas toujours été facile. Pour le personnel lancé dans l'aventure, être disponible, à chaque fois, a entraîné de beaux exercices d'équilibre avec le planning. Du côté des acteurs les plus âgés, certains n'étaient pas toujours prêts à venir tous les lundis, en particulier lorsqu'une autre activité était proposée dans la maison. Et puis, bien sûr, il y avait de temps en temps ces fameux... problèmes de mémoire, avec ces moments où l'on entendait demander, re-demander et re-re-demander ce qu'il faut faire ou ce qu'il va se passer... Sans parler de ces instants où des "acteurs" piquaient du nez dans leur fauteuil ou bien des réflexions désinhibées de certaines personnes âgées, souvent propices à déclencher rires ou fou-rires. Pourtant, au final, une vraie troupe est née, liée par une caractéristique étonnante : le respect du travail de chacun, sous la conduite ferme et tendre de Babou.

Du sur mesure

"Lors des ateliers, Babou a su capter ce qui valorise ces personnes et ce qui fait sens pour elles, parce qu'il s'agit d'événements ou de situations de leur passé qui leur apportent encore du bonheur ou de la fierté à l'heure actuelle", détaille Isabelle Parentani. C'est ainsi qu'au fil des semaines, à force d'exercices de théâtre et d'apprentissage à l'improvisation, la trame d'un spectacle a commencé à se dessiner autour de saynètes adaptées aux capacités de chacun, et jouées selon l'humeur ou l'inspiration du moment, avec le soutien bienveillant des 6 volontaires qui travaillent dans la résidence. Systématiquement, à la fin de chaque séance, Isabelle Parentani a pris aussi un temps de réflexion avec les membres du personnel, afin qu'ils puissent exprimer leur vécu, aller plus loin dans ce projet mais, aussi, dans leur travail au quotidien avec ces personnes âgées.

A l'issue des quelques premières semaines d'apprentissage, les répétitions pour la préparation du spectacle se sont afinées. Les consignes de Babou ont alors ressemblé à toutes celles que l'on ferait à une troupe d'amateurs. Ni moins ni à peine plus.

Tous en scène !

Alors, à quoi ressemblait donc ce spectacle ? C'est "simple" : il s'appuyait sur les talents divers qui s'étaient révélés au fur et à mesure des ateliers. Nicdouille (elle s'appelle Nicole, "mais c'est Nicdouille pour tout le monde", dit-elle) a donc prouvé qu'elle pouvait sans problème improviser sur un thème donné. Dieu ? ''Il ne doit pas être marrant!" Les croyants ? "Ils s'agenouillent et ne savent pas, après, pourquoi ils ont mal aux genoux."2 Ou même la mort. "C'est bien emmerdant. Je n'ai pas du tout du tout envie de mourir. J'aime bien vivre ! C'est terrible, affreux, de voir mourir ceux qu'on aime."3 Et il n'a jamais fallu prier Nicdouille pour qu'elle régale son public d'une révérence effectuée dans les règles de l'art.

Thérèse, qui a vécu 11 ans en Afrique, est apparue sur scène avec Bintou. Avec justesse et dignité, elles ont célébré les femmes, d'ici et d'ailleurs. Jacques, lui, aurait bien lu Cyrano en entier, si on l'avait laissé faire et si un souci de santé ne l'avait contraint à quitter la scène au bras de sa petite-fille. Janine, la voyageuse, dont le grand-père, Frédéric Passy, reçut le premier prix Nobel de la paix, a parlé de la marche à pied, sa passion, elle qui a parcouru plusieurs fois l'Inde et le Tibet. De sa chaise roulante, Carmen, après avoir assuré "ne pas savoir chanter malgré son prénom", a harangué le public et invité les spectateurs à chanter... jusqu'à ce que l'un d'entre eux ose, se lance, et que les autres le suivent. Quant à Marie-Yvette qui a découvert, de la scène, que son fils était venu de France pour la voir, elle l'a présenté à tous.

Enfin il y a eu les autres, toutes les autres. Celles qui s'éclairent lorsqu'elles défilent. Celles qui, bravement, se mettent face au public et le regardent, sans un mot, en se laissant voir. Celles qui se lancent des regards complices. Celles qui discutent, partagent, se mettent sur la même longueur d'onde. Celles qui chantent et dansent, comme Amal et Danièle, unies sur des paroles de Dalida et un air qui rappelle... qu'elles n'ont plus 18 ans.

Lors du spectacle, c'est bien le plaisir de l'instant qui a été mis en avant et offert au public. "Il a rendu ces personnes belles et justes, et a fait oublier leurs maladies", confirme Isabelle Parentani. Quant à la connivence partagée entre les différents acteurs, elle a contribué aussi à changer les regards portés sur ces personnes âgées. Ce jour-là, elles étaient simplement... des personnes qui osent, en compagnie d'acolytes attentifs et parfois plus "traqueuses" qu'elles de se retrouver sur scène.
Au final, cette représentation unique d'un dimanche a-t-elle été vraiment l'apothéose du projet ? Ce n'est pas si sûr... "Il n'a fallu que quelques séances de cet atelier pour commencer à percevoir une petite différence chez les résidents", constatent Isabelle Parentani et Valérie Van Berlamont. Entre résidents et membres du personnel, des chemins se sont trouvés, tout comme une confiance et une reconnaissance.

"Ce n'était pas un projet 'théâtre', mais un projet relationnel, assurent-elles. L'une des résidentes, perçue jusqu'alors comme une 'râleuse' a été vue ici comme hyper généreuse. On l'a écoutée, on s'est amusé avec elle. Un jour, deux résidentes ont consolé un membre du personnel, qui pleurait... Ces moments ont apporté du plaisir, de l'apaisement, du mieux-être." Comme le précise Babou, "l'atelier les a aidés à accepter et à apprivoiser le regard de l'autre". Pour Isabelle Parentani, "avant d'être intergénérationnel, ce projet a finalement permis de changer de regard sur l'autre".
Rideau et... applaudissements.


1. "Ensemble sur scène, extrêmement délicat tout ça !", le dimanche 12 mars 2017, au Caliclub, à Drogenbos.

2. Propos tenus lors de la répétition du 27 février.

3. Propos tenus lors de la répétition sur scène, le 6 mars.

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