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Hors circuit, un laboratoire innovant

Du 16 au 20 octobre dernier, un colloque d’un genre un peu particulier s’est tenu à l’initiative du Forum - Bruxelles contre les inégalités, qui regroupe une cinquantaine d’associations luttant contre la pauvreté dans la capitale. Les thématiques du non-recours aux droits sociaux par les usagers, de l’accessibilité des services et de l’innovation sociale étaient au centre des débats. La publication des vingt recommandations issues de ce dispositif sera bientôt disponible. Mais le pari de cette semaine fut aussi et surtout la mise en oeuvre d’une méthodologie pour faire d’une semaine de cogitations intenses un laboratoire d’intervention sociale. Retour sur le modus operandi.

 L’an dernier, en août 2017, le Forum – Bruxelles contre les inégalités annonçait sur son site la tenue de la seconde édition de ce qui était présenté alors comme un laboratoire d’intervention sociale. Pour l'édition 2017, cette semaine de travail porterait donc une nouvelle appellation : Hors circuit. Un nom particulièrement bien choisi pour aborder la montée des inégalités sociales et le phénomène du non-recours qui l’accompagne. En effet, les grandes villes sont de plus en plus des machines à exclure et toujours plus d’habitants éprouvent des difficultés à accéder aux services sociaux et de santé qui leur sont pourtant destinés. Découragés, ils jettent souvent l’éponge. Comment dès lors enrayer ce phénomène ? Comment imaginer de nouveaux mécanismes basés sur l’innovation sociale, permettant aux habitants les plus pauvres d’accéder aux services sociaux et de santé ?

C’est de ces thématiques que les participants ont débattu durant cinq jours de travail intense au coeur de Saint-Gilles. Du 16 au 20 octobre 2017, quarante participants, vingt Bruxellois, vingt Français originaires de la région de Haute-Alsace (Colmar, Mulhouse) se sont enfermés à la Maison Pelgrims. Dans chaque délégation, des profils bien définis, choisis selon trois types de savoirs : le savoir expérientiel, à savoir des experts du vécu et des pair-aidants (voir encadré), le savoir issu des professionnels de la santé et du social, en tant que travailleurs sociaux, gestionnaires de structures privées ou publiques ou comme responsables politiques, et le savoir académique, issu de l’université.

Une méthodologie qui s’affine

Hors circuit, c’est également une appellation qui colle avec la méthodologie qui a été appliquée tout au long de cette semaine de travail. Comme l’explique Nicolas De Kuyssche, directeur du Forum, « La méthodologie de base nous vient du Québec. Elle avait déjà été appliquée en 2016 lors du 17è atelier international de recherche et d’actions sur les inégalités sociales et les discriminations qui s’était tenu à Bruxelles : c’est le CREMIS (Centre de recherche de Montréal sur les inégalités sociales) qui l’a mise au point. Il s’agit d’un dispositif qui consiste à mélanger les profils, les savoirs, les nationalités, mais qui a surtout pour but d’extraire les personnes de leur quotidien et de leurs pratiques pour les placer en vase clos, en off, afin de les amener à réfléchir ensemble à des thématiques sociales pour dégager des pistes basées sur la co-construction des savoirs. »

Pairs-aidants et experts du vécu, des points de vue essentiels

Le pair-aidant est un membre d’une équipe qui peut apporter son savoir expérientiel en faisant part de son vécu et de son histoire pour aider les patients et l’équipe à la meilleure prise en charge possible. Le pair-aidant utilise ses connaissances pour favoriser l’accès aux soins, prend part à l’accompagnement des usagers, apporte un soutien relationnel et participe avec l’équipe soignante à l’éducation thérapeutique.

L’expert du vécu est pour sa part un usager ayant, dans ce cas-ci, personnellement vécu la pauvreté et l’exclusion et qui est engagé au sein d’administrations afin d’améliorer l’accueil et l’information du public, la qualité générale et l’accessibilité des services publics pour tous les citoyens, les partenariats entre services et signaler aux décideurs politiques les problèmes structurels et autres besoins non perçus.

Pour l’édition 2017, cette méthodologie a été affinée car la volonté était de faire émerger des recommandations en fin de processus. Comme l’explique Manuel Gonçalves, co-directeur du service de santé mentale Le Méridien, chargé de l’animation de ce laboratoire, « J’avais participé à l’atelier de 2016 et j’avais été bluffé par cette méthode qui consiste à mixer les expériences et les profils pour débattre durant toute une semaine de thématiques sociales. Il m’a été demandé pour l’édition 2017 de constituer une équipe d’animateurs pour encadrer les réflexions des quatre premières journées sur ces questions de non-recours, d’accessibilité et d’innovation sociale. Avec Eric Husson (projet Lama), Caroline Legrand (Foyer d’accueil), Julie Kesteloot (FDSS) et Corine Malchair (CDCS), nous avons planché sur un dispositif qui associe à la méthodologie du CREMIS des principes de sociocratie et de construction des savoirs à partir de l’intelligence collective. » Pas question de débattre à bâtons rompus, de développer son propos longuement, mais bien de se baser sur la pensée circulaire : chaque participant participe à l’élaboration collective, autour d’une proposition qui doit être bonifiée à chaque nouveau tour de table. Ce travail basé sur la prise de décision par consentement doit déboucher en fin de compte sur une décision à laquelle personne n’oppose plus d’objection et qui respecte les limites de la tolérance de ceux qui l’ont élaborée. Selon Manuel Gonçalves, « de cette méthode de travail parfois frustrante, émergent des propositions qui ne sont le reflet d’aucune obédience, mais bien la somme des différences car chacun autour de la table apporte sa pierre à l’édifice de la réflexion. »

La méthodologie mise en place avait également pour but de déboucher sur des propositions concrètes, en partant d’une situation actuelle pour aboutir à la situation recherchée, en travaillant sur les leviers et les freins et selon les critères QQCOQP (Quoi : qu’allons-nous faire exactement ? ; Qui : qui va le faire, pour quel public cible ? ; Comment : comment allons-nous le faire concrètement ? ; Où : dans quel lieu d’intervention ? ; Quand : quand faut-il se lancer ? ; Pourquoi : pour répondre à quels besoins ?). Le tout encadré par l’équipe d’animateurs qui n’a pas ménagé ses efforts chaque soir pour reformuler les réflexions engrangées, les pistes dégagées et les recommandations finales.

Des objectifs orientés résultats

Lors de la quatrième journée de ce séminaire, les quarante participants organisés en binômes ont travaillé toute la journée pour arriver à des recommandations qu’ils devaient s’approprier et venir défendre lors de la journée de clôture, le vendredi 20 octobre. A l’issue de ces débats extrêmement féconds, la journée du 20 octobre a en effet été l’occasion de présenter vingt recommandations à un large panel de 300 participants qui ont pu eux aussi apporter leur vision afin de valider et d’amender ces propositions d’action très concrètes.

hors circuitDifficile d’aborder en détail les vingt pistes d’action qui ont été travaillées lors de cette semaine d’intenses cogitations (voir encadré p.5), d’autant qu’elles touchent plusieurs domaines d’interventions : l’organisation des services et la prise en compte de la parole de l’usager, notamment au travers de la pair-aidance et l’expertise du vécu ; la réflexion autour de l’innovation sociale et la recherche axée sur la transformation sociale, en créant par exemple une agence des droits sociaux ou une école de transformation sociale, mais aussi les freins qui empêchent l’inclusion sociale, comme la violence institutionnelle ou la criminalisation des comportements.

Pour n’en reprendre qu’une, à titre d’exemple, la 20è recommandation, travaillée de concert par Sébastien Alexandre, directeur de la FEDITO (Fédération bruxelloise francophone des institutions pour toxicomanes) et Alexandre Six, éducateur de formation et pair-aidant dans un programme de Housing first, s’articule précisément autour de cette volonté de décriminaliser pour favoriser l’inclusion sociale. Dans la formulation de cette recommandation, déjà, on est dans le concret, au plus près du vécu des personnes : « Pierre faisait la manche à Namur. Durant l’été dernier, la manche a été criminalisée et Pierre pouvait se faire coller des amendes de plusieurs dizaines d’euros : absurde pour des personnes qui font la manche pour subvenir à leurs besoins. » Autre situation : « Jacques est usager de drogues : d’héroïne, de cocaïne, de cannabis ou tout simplement d’alcool. Il consommait dans le métro Bourse, en plein centre de Bruxelles. Depuis, il a bougé aux alentours de Ribaucourt, dans les soubassements de certaines stations, le long du canal. »

Les constats sont eux aussi on ne peut plus clairs : « Pierre, Paul, Jacques ou Suleyman sont voués à la clandestinité, ils se cachent, se dissimulent, bougent d’un endroit à l’autre. Nous devrions pouvoir travailler avec ces Pierre, Paul, Jacques et Suleyman. Mais la criminalisation les stigmatise, les culpabilise et les éloigne de nos systèmes sociaux et de santé ». Quelle pourrait être la solution ? « La criminalisation aggrave leur non-accès aux soins et leur exclusion sociale. Elle renforce la crainte à l’égard des institutions et des associations. Pour renforcer le recours et l’accès aux soins, la décriminalisation n’est peut-être pas une innovation, mais est en tout cas une nécessité. »

Quels pourraient être les canaux d’action pour atteindre cette décriminalisation ? « Un premier canal est forcément le lobbying auprès des politiques et du législateur, pour modifier les cadres légaux ». Mais il faut également agir auprès des électeurs : « Des campagnes de sensibilisation à destination du grand public sont nécessaires ». Un troisième canal devrait être les recours juridiques contre des règlements criminalisant, excluant et aggravant les difficiles existences des publics auxquels on s’adresse.

Une journée de clôture et de partage

A l’issue de quatre journées de débats intenses, animées selon les principes de la sociocratie et fondée sur l’intelligence collective, ces vingt recommandations ont donc été présentées aux trois cents participants, le 20 octobre dernier. Ceuxci ont pu choisir trois propositions parmi les vingt présentées et ont, là aussi avec les techniques de la construction des savoirs selon la décision par consentement, pu amender, compléter les recommandations déposées par les participants à la semaine de laboratoire. Cette journée publique de partage et d’échanges a été placée sous le signe de la rencontre et de l’interaction entre le public et les intervenants ayant pris part aux ateliers de la semaine.

A propos de cette méthodologie très spécifique, Nicolas De Kuyssche, directeur du Forum, estime qu’ « il s’agit là d’un dispositif inédit, qui permet de penser out of the box, en dehors des clous institutionnels bruxellois, qui permet un échange, un mélange des savoirs, dans une dynamique de groupe qui nécessite du lâcher-prise, une mise dans un pot commun des expertises de chacun, à son niveau. Cela nécessite un choix minutieux des participants, une dynamique à installer, une bienveillance du groupe envers ses membres. Ce n’est pas évident de mobiliser quarante personnes pendant toute une semaine, lesquelles doivent s’abstraire de leur travail quotidien et se consacrer entièrement aux débats qui se nouent autour des thématiques choisies. » Un défi qui demande une mobilisation et une logistique importantes, mais qui porte ses fruits en tant que laboratoire de l’intervention sociale.

Vingt recommandations

1. Intégrer des pair-aidants pour répondre au décalage entre les publics et les travailleurs sociaux
2. Améliorer et reconnaître des statuts de pair-aidant et d’expert du vécu
3. Favoriser et soutenir le regroupement d’associations en vue de dégager des marges budgétaires pour l’innovation sociale
4. Fonder les politiques publiques sur les savoirs issus de l’expérience des usagers et des intervenants sociaux
5. Communiquer pour exister : la communication au service de la santé et du social
6. Concilier bas seuil et haut niveau d’exigence dans des structures intersectorielles
7. Encourager le professionnel à sortir de ses murs, favoriser la rencontre (aller vers/outreaching)
8. Redonner à l’accueil une place centrale dans les services proposés aux personnes
9. Inciter les responsables d’organisations à accompagner les changements de pratiques
10. Intégrer réellement la parole des personnes accompagnées dans l’évaluation des services et des politiques d’aide et de soin
11. Créer une agence des droits sociaux
12. Créer un laboratoire de recherche appliquée en pratiques et transformations sociales
13. Créer une école de transformation sociale
14. S’emparer des espaces de concertation et d’avis dans lesquels le terrain et le politique se rencontrent
15. Violence dans l’institution : sortir de la peur pour repenser les pratiques
16. A travers les territoires, lutter contre le non-recours en poursuivant résolument l’accès à l’aide et au soin
17. Le rétablissement : un élan vital à généraliser pour transformer le fatalisme en espoir
18. S’essayer à la permaculture sociale et agir avec d’autres métiers
19. Rendre possible l’accès au logement pour les (plus) précaires
20. Décriminaliser pour favoriser l’inclusion sociale

Nathalie Cobbaut

Pour en savoir plus

Un document relatif aux débats de ce laboratoire d’intervention sociale et mettant en perspective les vingt recommandations issues de cette semaine de réflexion est en cours d’élaboration par le CBCS et sera disponible au printemps 2018. Pour prendre connaissance des recommandations présentées lors de la journée du 20 octobre : http://www.le-forum.org/news/76/7/20-pistes-pour-transformer-lesocial.

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