Question Santé       Facebook  Twitter  header vimeo
Inscription Newsletter  INSCRIPTION NEWSLETTERS  PRESSE

Content Banner   Publications périodiques

Vous êtes ici:

On les appelle « pairs-aidants » ou « experts du vécu ». Focus sur ces citoyens aux parcours peu communs.

Dans un contexte sociétal néo-libéral qui ne fait qu’accroître la précarisation d’une partie de la population, les difficultés du quotidien peuvent devenir insurmontables. Des citoyens démunis perdent pied, développent des addictions et/ou des souffrances psychiques. Après une totale désinsertion sociale, certaines de ces personnes parviennent - au bout d’un long trajet de résilience - à sortir la tête de l’eau et ont le désir de mettre à profit leur vécu pour aider leurs pairs et faciliter l’accès à leurs droits...

Comment légitimer ce parcours, qui les a confrontés de près aux complexités du système social, leur en a fait vivre les méandres, et finalement s’en sortir ? Est-il possible d’utiliser ce bagage à des fins professionnelles ? Comment accueillir un « pair-aidant » ou un « expert du vécu » au sein d’une institution ? C’est à toutes ces interrogations que de nombreux citoyens et associations tentent de répondre depuis des années et ce, à travers le monde. En France1, en Suisse2, ainsi qu’au Canada, le concept est plus largement répandu qu’en Belgique. Par exemple, la Commission de la santé mentale du Canada promeut le soutien par les pairs en finançant une série de projets et réalise également des formations pour consolider les programmes en cours. Selon cette Commission : « le soutien par les pairs est une relation d’entraide qui se crée entre deux personnes ayant un vécu expérientiel commun. Le pair-aidant assure un soutien émotionnel et social aux autres personnes qui partagent une expérience commune»3.

En Belgique, une journée a été consacrée à la pair-aidance le 31 mai dernier, au sein du CPAS de Saint-Gilles, co-animée par le Forum – Bruxelles contre les inégalités et la Ligue Bruxelloise Francophone pour la Santé Mentale (LBFSM).

Pairs-aidants, experts du vécu, qui sont-ils, d’où viennent-ils ?

C’est au XVIIIe siècle que remontent les prémices du concept de pair-aidance, lorsque Jean-Baptiste Pussin, atteint d’une maladie incurable, prend le parti de s’investir dans la vie de l’hôpital et d’y inculquer une approche centrée sur le bien-être des patients. En 1978, l’Organisation Mondiale de la Santé inscrit dans la déclaration d’Alma- Ata4 la reconnaissance des droits des citoyens, des usagers et des patients à la participation à l’élaboration des politiques de santé, à leur mise en oeuvre ou encore à l’organisation de l’offre de soins. Le terme « pair-aidant » n’émergera que dans les années 90, au Canada, alors qu’en Belgique, suite à des dispositions aux niveaux fédéral, régional et local, un mouvement de reconnaissance des droits des patients en santé mentale voit le jour à cette même période.

Au fil du temps, l’usager, qui est avant tout citoyen, prend donc sa place au coeur des débats pour faire entendre ses besoins et faire valoir ses droits.

 « Pair-aidant », « expert du vécu » : deux fonctions qui partagent des objectifs similaires, mais n’actionnent pas les mêmes leviers

Dans notre contexte actuel, selon le trimestriel n°18 du Forum - Bruxelles contre les inégalités, intitulé L’émergence de la pair-aidance en Belgique francophone, un pair-aidant est « une personne qui a développé des compétences et mobilisé des ressources pour faire face à l’expérience de la souffrance sociale et/ou psychique, qui s’en est sorti suffisamment pour tirer une expertise de cette expérience de vie »5.

Depuis 2011, la Flandre propose une formation à ce sujet. Cette dernière se déroule en Hautes Ecoles (Grand- Courtrai, Thomas More et Heverlee).Depuis 2016, la Wallonie et Bruxelles proposent quant à elles une formation via le Service des Sciences de la Famille de l’Université de Mons : « La pair-aidance en santé mentale et précarités ». Cette dernière est gratuite et se veut participative en se basant sur l’expérience vécue par chacun.

En Belgique, le pair-aidant intervient principalement (mais pas uniquement) dans le secteur de la santé mentale ou des addictions, avec des personnes vivant les mêmes difficultés que celles qu’il a dû surmonter. Il est « expert du vécu » d’une problématique bien précise. D’un point de vue professionnel, son statut reste le plus souvent ambigu : bénévole, agent administratif ou encore travailleur social, dans notre pays, le pairaidant n’a encore aucun statut officiel. Cependant, l’inclusion de pairsaidants dans des équipes professionnelles – principalement de première ligne – commence à voir le jour au sein d’associations, de groupes de parole entre pairs... A Bruxelles, depuis 2013, le projet Housing First, mené par l’asbl Santé Mentale et Exclusion Sociale-Belgique (SMES-B), emploie des pairs-aidants pour accompagner les équipes sur le terrain. Le concept des « alcooliques anonymes », où l’ancien consommateur devient le parrain de la personne en situation de détresse, est également l’un de ces systèmes basés sur la solidarité de pair à pair et fait incontestablement partie intégrante du concept de la pair-aidance. 

L’expert du vécu, quant à lui, est défini de manière relativement semblable dans le cinquième rapport au sujet des experts du vécu6: « une personne qui a vécu la pauvreté et qui a assimilé et élargi ses propres expériences afin d'être capable d’utiliser cette expérience de la pauvreté de façon compétente dans un ou plusieurs secteurs dans un objectif de lutte contre la pauvreté.

L'objectif principal de l'expert du vécu est de créer un chaînon manquant entre les personnes en situation de pauvreté et les services publics fédéraux ». Le travail avec les experts du vécu met en lumière ce que les administrations ne voient pas nécessairement car leur point de vue se cantonne généralement à celui de la classe moyenne et supérieure – à même de mobiliser plus aisément des ressources en termes d’accès à l’information, de réseau, etc. –, qui n’est pas nécessairement celui du citoyen moyen et à fortiori pas celui du citoyen en situation de pauvreté et d’exclusion sociale.

A l’inverse du pair-aidant, l’expert du vécu est engagé avec un statut défini. En Flandre, l’asbl De Link propose une formation depuis 2011. Il est également possible d’accéder à cette profession via un examen SELOR7. A Bruxelles, le statut d’expert du vécu existe depuis 2004 grâce au SPP Intégration Sociale (SPP IS) et à son projet pilote « Experts du vécu » qui est devenu un service à part entière depuis 3 ans. (Cf. chapitre suivant de ce dossier en page 10, sur les experts du vécu au sein des services publics fédéraux). De nombreux experts du vécu professionnels sont détachés dans une institution publique ne traitant pas nécessairement de problématiques en corrélation avec leurs parcours initiatiques. Un encadrement est également assuré : en plus d’être soutenu par un « mentor » dans leur service de détachement, les experts du vécu sont également suivis par des coordinateurs du SPP IS. Les experts du vécu travaillent essentiellement à détecter et proposer des améliorations pour tous les processus, les communications, les règlementations, etc. qui rendent difficile l’accès aux droits pour les personnes qui en ont le plus besoin.

Se rétablir et oser agir pour améliorer sa qualité de vie : les indispensables

L’(ex-)usager a une expérience personnelle de la précarité et de la souffrance psychique et/ou mentale. Par cette expérience, il a connu l’exclusion sociale et/ou a été en demande de soins. Il a également dû affronter des démarches administratives. Il connaît donc les rouages du système et, peu à peu, grâce au recul nécessaire face à son propre vécu, il est en mesure de se positionner comme pair-aidant afin de devenir un soutien, une référence pour ses pairs. Le travail du pair-aidant légitime le parcours de vie de ses pairs d’une part et, d’autre part, permet de créer un réseau autour de ces personnes en souffrance.

Le rétablissement et l’empowerment sont deux étapes essentielles que le pair-aidant doit avoir dépassées pour pouvoir à son tour contribuer à l’émancipation de personnes fragilisées.

• « Prompt rétablissement » …

D’après le trimestriel n°18 du Forum Bruxelles contre les inégalités, « le rétablissement est avant tout une démarche personnelle pour une vie épanouie et satisfaisante. Il vient de la mise en lumière des incapacités mais surtout des capacités, inconnues ou délaissées. La notion de rétablissement est traditionnellement utilisée dans le domaine de la santé mentale mais elle peut s’appliquer dans toutes les questions du travail social. La définition de Patricia Deegan (1988), usagère en santé mentale, en témoigne : "Le rétablissement, c’est une attitude, une façon d’aborder la journée et les difficultés qu’on y rencontre. Cela signifie que je sais que j’ai certaines limitations et qu’il y a des choses que je ne peux pas faire.Mais plutôt que de laisser ces limitations être une occasion de désespoir, une raison de laisser tomber, j’ai appris qu’en sachant ce que je ne peux pas faire, je m’ouvre aussi aux possibilités liées à toutes les choses que je peux."8»9

• L’empowerment ou le « pouvoir d’agir » …

Le processus d ’empowerment s’adresse le plus souvent aux victimes d’inégalités (sociales, économiques, de genre ou raciales) pour qui il est indispensable d’exploiter leur potentiel, leurs ressources afin d’améliorer leurs conditions d’existence et de rompre avec leurs représentations incapacitantes. Cette approche permet aux individus (ou groupes d’individus) d’avoir plus de pouvoir d’action, de décision, mais aussi plus d’influence sur leur environnement et leur vie.

Ces deux processus semblent fortement contribuer à l’amélioration de la qualité de vie des personnes aux parcours en dents de scie. Le chemin de vie atypique de ces pairs-aidants, ou experts du vécu, et leur processus de reconstruction ne peuvent être qu’une source d’inspiration pour les usagers. C’est pourquoi, avec l’ambition de réduire les inégalités et surtout d’amener du changement tant sur le terrain qu’en seconde ligne, il est primordial d’intégrer ces personnes dans les structures psychomédicosociales mais aussi au sein de services publics. Et force est de constater l’engouement pour le concept de pair-aidance ou d’expertise du vécu, qui prend de plus en plus d’ampleur dans notre pays. Bénévoles ou salariés, ces travailleurs se retrouvent sous les projecteurs. L’un des enjeux reste de parvenir à les inclure de manière adéquate au sein d’équipes professionnelles et de clarifier leur statut.

Comment parviennent-ils à légitimer leur vécu à travers un emploi ? Jean Spinette, président du CPAS de Saint-Gilles, nous fait part de sa vision de la pairaidance. 

En quoi la fonction de pair-aidant fait-elle sens pour vous ? 
La pair-aidance peut être une belle manière de redynamiser le travail social. Effectivement, nous avons tendance à attendre les gens dans nos bureaux. S’ils en trouvent le chemin, cela leur permettra d’accéder à de nombreux services de qualité, avec des intervenants de qualité. Dans le cas contraire… Ils n’auront aucun accès à leurs droits. La question qui se pose est donc de savoir comment faire venir à nous ceux qui ne connaissent pas encore nos services mais pourraient en bénéficier. La réponse semble évidente : recréer le chaînon manquant entre le terrain et les institutions sociales. Ce « chaînon manquant » pourrait très bien être un pair-aidant ou un expert du vécu. 

Cette fonction comporte-t-elle des risques pour le pair-aidant ? 
J’ai la conviction que, pour atteindre certains publics, il faut que les intervenants aient un bagage culturel identique, qu’ils soient issus du même milieu. Rekik Nader est un bon exemple dans ce domaine, il propose de l’accompagnement scolaire à Molenbeek, dispensé par des jeunes du quartier qui réussissent. Ces derniers ont le même profil que les jeunes qu’ils accompagnent. Les gens qui ont un vécu similaire ont dans certains cas plus d’impact. Le terme « d’expert du vécu » est donc très intéressant. La pair-aidance n’est certes pas la panacée, mais c’est un des outils qui peut permettre un très bon accrochage. 

Quelles sont, selon vous, les limites de cette fonction ? 
Nous sommes des organismes légaux très attachés à notre secret professionnel et à la déontologie. La déontologie du travail social et la formation pour devenir assistant social, c’est du travail. On ne devient pas thérapeute parce qu’on a une faculté d’écoute. Travailleur social, c’est trois ans d’études, des stages pour se former. Oser prétendre que, parce que tu as vécu la pauvreté, tu as tous les outils d’anamnèse et de travail social et d’intervention… C’est peut-être aller un peu vite en besogne ? J’ai des travailleurs sociaux qui ont été engagés comme « article 60 » dans un premier temps, qui ont ensuite effectué des études d’assistants sociaux en cours du soir. Ils sont aujourd’hui devenus assistants sociaux. 
Les interlocuteurs professionnels formés au travail social, avec des critères de déontologie, cela reste quand même un outil essentiel à mes yeux. Ce ne sont pas les experts du vécu qui vont remplacer les travailleurs sociaux mais ils peuvent être de réels alliés. 

N’y a-t-il pas de risque d’instrumentaliser ces personnes ? 
Est-ce que nous ne sommes pas plutôt dans de l’instrumentalisation réciproque de bonne volonté ? Pour retisser le lien entre les usagers et les institutions sociales, il faut d’abord de la bonne volonté des deux parties. Il faut des gens prêts à jouer le jeu de part et d’autre et il faut aussi une faculté de remise en question, ce qui semble être le cas.
J’ai d’ailleurs eu de nombreux échanges à ce sujet, notamment avec Olivier Vangoethem, du Réseau Wallon de la Lutte contre la Pauvreté (RWLP). Il a lui aussi débuté comme pair-aidant et est aujourd’hui ravi de sa position qui lui permet de modifier ou rédiger des procédures plus proches du public cible, grâce à son savoir, son expérience.

BS92 IMG ART2 DossierPA couleur Unsplash Rawpixel

Experts du vécu au sein des services publics fédéraux : accès garanti pour TOUS…

1992-1994, une prise de conscience

En 1992, le gouvernement Dehaene met en oeuvre une recherche sur l’état de pauvreté en Belgique. En 1994, la Fondation Roi Baudouin publie le Rapport Général sur la Pauvreté (RGP). Ce dernier se veut novateur, en incitant les politiques à donner la parole aux personnes en situation de pauvreté, afin de confronter les réalités de terrain aux réalités institutionnelles. Dans cette politique de lutte contre la pauvreté, recréer du lien entre le milieu institutionnel et les acteurs de terrain devient urgent…

2004, l’année du changement

Peu à peu, de nombreux projets voient le jour. Le vécu expérientiel des citoyens vivant dans la pauvreté est enfin envisagé et utilisé comme une véritable expertise de terrain.

Selon le cinquième rapport au sujet des experts du vécu10, réalisé en juin 2015, 2004 fut l’année du changement pour le Service Public fédéral de Programmation Intégration Sociale (SPP IS) puisqu’il s’est vu attribuer la mission de coordination du projet pilote « Experts du vécu ». C’est d’ailleurs au sein-même de cette institution que les deux premiers experts du vécu ont été recrutés en novembre 2004. Seize autres experts du vécu ont ensuite été engagés au sein de neuf services publics fédéraux11 l’année suivante. L’ensemble des participants à ce projet s’élève à cinquante et un durant ces quatorze dernières années.

Selon Frédéric12, travaillant à la coordination du Service Experts du vécu au sein du SPP IS, à ce jour, trente-cinq experts du vécu sont employés.

Rendre accessible l’information à tous, surtout aux plus précaires

Le manque de connaissance de certaines familles en situation de précarité quant aux droits qu’elles peuvent exercer et aux services auxquels elles peuvent faire appel constitue un écueil. Elles sont le plus souvent maintenues dans une forme de sousprotection, contrairement aux autres familles, conscientes de leurs droits et, de ce fait, plus à même de les faire valoir.13

La multiplication des institutions et structures sociales est aussi l’une des raisons qui ne facilitent en rien l’accès des familles à certains services.14

« Le SPP Intégration Sociale s’efforce de garantir une existence digne à tous, en particulier à ces personnes tombées entre les mailles du filet de la sécurité sociale et vivant en situation de pauvreté. Il existe un fossé profond entre les personnes vivant en pauvreté et le reste de la société (…) Si, en tant que services publics, nous voulons combler ces fossés, nous ne pouvons le faire sans la participation de personnes ayant vécu ou vivant cette expérience de pauvreté. Celles-ci sont les mieux placées pour inventorier les écueils. Elles sont aussi les seules qui peuvent se prévaloir d’une expérience transversale avec différents services et ainsi, les plus à même d’évaluer les mesures efficaces ou non dans l’approche de la pauvreté. »15

Deux objectifs à l’intégration d’experts du vécu au sein d’une institution :
• Intégrer le point de vue des personnes vivant dans la pauvreté au sein des services publics fédéraux ;
• Améliorer l’accessibilité des services publics pour tous les citoyens, en particulier pour les personnes vivant dans la pauvreté.

 Afin d’avoir un impact réel sur les personnes isolées, le savoir expérientiel de l’expert du vécu est, semblerait-il, une des clés importantes. Effectivement, grâce à son expérience personnelle de la pauvreté, l’expert du vécu pourra plus aisément repérer et répertorier les difficultés et obstacles rencontrés par le public cible et remonter les informations nécessaires à l’avancée de nouvelles procédures.

Amélie, experte du vécu en pauvreté et exclusion sociale, mandatée par le SPP IS et détachée à la clinique Saint-Jean de Bruxelles, nous ouvre les portes de sa fonction. Comment utilise- t-elle son bagage à des fins professionnelles ? Quel accueil au sein d’une équipe de travailleurs ? Quel rôle a-telle sur le terrain ? Interview d’Amélie et de Frédéric, l’un des coordinateurs du service.

Comment avez-vous découvert la fonction d’expert du vécu ?

Amélie : Je cherchais un emploi qui était en lien avec le contact humain, de manière directe ou indirecte. En cherchant sur le site internet du SELOR, je suis tombée sur cette description de fonction qui m’a tout de suite interpellée. L’approche m’a également beaucoup plu car le CV demandé faisait appel au vécu et pas à des diplômes. Il y a ensuite eu une sélection via le SELOR. C’est ainsi que j’ai découvert qu’il existait un emploi en lien avec l’entraide aux personnes par le vécu. Je suis entrée en fonction à la clinique le 1er juin 2016 dans le cadre d’une convention signée avec l’INAMI quant à l’accessibilité de la santé. Je travaille principalement en seconde ligne. 

La formation proposée par le SELOR demande-t-elle des prérequis ?

Frédéric : Non, il n’y a aucun prérequis à la formation pour accéder à la fonction. C’est d’ailleurs une des difficultés de la sélection, surtout en passant par le SELOR. En temps normal, dans l’administration, nous sélectionnons plutôt par des diplômes mais dans ce cas présent, on recherche des compétences non validées par le système académique. Je vais être très cru dans mes propos mais nous ne cherchons pas à employer des « pauvres » ou des personnes « ayant vécu la précarité ». Non ! Dans ce parcours de sélection, nous faisons très tôt une présentation de la fonction afin de rompre les ambitions de ceux qui pensent avoir enfin l’opportunité d’aider d’autres personnes. Notre travail n’est pas dirigé directement vers les personnes, nos tâches ne relèvent pas de l’aide ou de l’assistance sociale. Au travers de cette fonction, nous travaillons dans et pour l’administration. C’est une nuance qu’il est très important de faire comprendre aux personnes que l’on a en face de nous.

Amélie : C’est à mon sens là où diffère la fonction de pair-aidant et d’expert du vécu. Le travail du PA est le plus souvent orienté vers la personne et ses problématiques. Au travers de son propre vécu, il va aider une personne qui se retrouve dans le même type de vécu. L’expert du vécu, quant à lui, se retrouve plutôt au sein des administrations pour relever les obstacles de processus qui augmentent l’exclusion ou la difficulté d’accès aux droits et ne sont pas nécessairement perçus par les services publics.

En quoi consiste votre fonction d’expert du vécu au sein de la clinique Saint-Jean ?

Amélie : L’objectif principal pour moi est de relever ce qui fait qu’une personne n’arrive pas à exercer son droit aux soins de santé. Nous parlons souvent de trois niveaux dans cette fonction :
- Le niveau micro, axé sur le contact direct à la personne pour relever les freins de l’accès aux soins, par exemple.
- Le niveau méso, qui regroupe tout ce qui touche à l’institution - ce qui au sein de cette institution peut faire barrière à l’accès aux soins de santé. Exemples : les personnes ne se retrouvent pas dans la clinique, la signalisation n’est pas assez claire, certains documents sont compliqués à lire en raison d’un certain jargon, etc.)
- Le niveau macro, qui concerne plutôt des choses plus générales où l’institution n’a pas d’impact direct.

 Sur le terrain, je suis donc amenée à remplir des fiches de constats de première, deuxième ou troisième ligne, que je fais ensuite remonter à la coordination pour faire état de la situation.

Comment s’est passée votre intégration dans l’équipe au sein de la clinique ?

Amélie : Pour ma part, l’équipe m’a très bien accueillie. Elle a été très ouverte, grâce au fait qu’elle a déjà l’aspect social, ce qui n’est pas toujours le cas dans d’autres institutions. Je ne peux dire que du bien de cette équipe concernant mon accueil. Bien évidemment, on s’est rendu compte qu’il fallait apprendre à se connaître, comprendre ma fonction et découvrir comment j’allais pouvoir être utile au sein de ce lieu de détachement. Il a aussi été nécessaire de poser un cadre, ce qui m’a pris un peu de temps puisque je découvrais également ma nouvelle fonction. Le plus complexe a été d’insérer mes propres projets dans le service, d’autant que ma cheffe en a aussi énormément. On a su trouver un équilibre au fil du temps.

Frédéric : Nous sommes vraiment contents de cette collaboration. La Clinique Saint-Jean a réellement compris les enjeux de cette fonction. Notre but est de mettre en avant l’importance pour de telles institutions d’aller chercher le point de vue du citoyen. Et puis, travailler avec des experts du vécu, c’est l’obligation pour une institution de prendre du recul sur sa pratique, sur la pratique de l’équipe.

Amélie : Effectivement, je suis le petit caillou dans la chaussure. Je soulève des questions régulièrement afin de sensibiliser à l’importance de l’accessibilité de l’information pour un public précarisé, par exemple.

Frédéric : Du côté de la coordination, il est très important d’expliquer à quel point les questions soulevées par l’expert du vécu sont sensées. Quand on est usager, on ne pose pas ces questions, on se soumet aux formulaires, aux attentes de l’institution mais on aimerait bien dans le fond comprendre et mettre du sens là-dessus. C’est vraiment le rôle de cette fonction de mettre du sens et faciliter les processus. L’équipe aurait pu ne pas être prête ou avoir l’impression de travailler moins bien car il y a quelqu’un qui est tout le temps en train de les interroger sur leur mode de travail, ici, non, et c’est une énorme chance !

Quel encadrement pour cette fonction ?

Amélie : Lors de notre entrée en fonction, nous avons rencontré les experts du vécu déjà sur le terrain depuis un moment. Nous avons donc pu avoir un premier retour direct et poser nos questions quant à cette fonction. Cette formation par les pairs a été très importante.

Frédéric : Nous travaillons également énormément en réseau. Au sein de la clinique, Amélie est détachée à une cheffe fonctionnelle qui est également son mentor. Cette dernière est d’ailleurs très ambitieuse en matière de changement, ce qui constitue une belle opportunité pour notre collaboration. Et puis, au sein du SPP Intégration, c’est un des coordinateurs qui soutient l’expert du vécu sur le terrain. J’emploie le verbe « soutenir » car être seul représentant d’une telle fonction dans une institution, ce n’est pas chose facile tous les jours.Il y a aussi des intervisions ainsi que des coaching mis en place avec les experts du vécu sur le terrain.

Amélie : A notre demande, nous avons aussi suivi une formation en communication : la base est le vécu, certes, mais cela ne nous empêche pas de nous former à côté selon nos besoins. Et puis, nous allons très souvent à des colloques, ce qui nous permet d’agrandir nos connaissances et d’élargir notre réseau. C’est en quelque sorte une formation par les pairs.

Comment choisissez-vous le projet sur lequel vous souhaitez travailler ?

Amélie : En étant avec les patients, en entendant parler les assistants sociaux, en travaillant dans l’institution, je suis amenée à faire des constats. Mon mentor, que je rencontre une fois toutes les 3 semaines, en fait elle aussi. C’est durant ces réunions que nous prenons les décisions concernant les projets à mettre en place ou à poursuivre.

Qu’est-ce qui ralentit la mise en place de projets, selon vous ?

Amélie : Ce qui freine énormément la mise en place de projets à Bruxelles, ce sont toutes ces différentes compétences territoriales, de langue, de budgets, de subsides qui nous bloquent.

Pourquoi un expert du vécu pour ce type de projets ?

Frédéric : Nos projets sont portés et amenés par des observations de citoyens qui travaillent. C’est très important et cela permet d’éviter le regard unique des administrations qui n’ont parfois pas conscience des difficultés. En travaillant avec des personnes qui ont vécu des situations d’exclusion sociale ou de pauvreté, cela permet de faire état des freins qui existent pour cette partie de la population. Ce sont les gens les plus fragiles qui ont le plus besoin d’accéder à leurs droits.

Donner une valeur au savoir expérientiel, socle de ces fonctions

Nous ne pouvons minimiser l’impact du parcours initiatique de ces ex-exclus du système social sur leurs perceptions et leurs façons de se positionner. En raison des épreuves que ces personnes ont traversées, elles ont développé des compétences, des connaissances que les professionnels appellent le savoir expérientiel. En effet, après une véritable reconstruction psycho-sociale, ces anciens bénéficiaires ont mûri leur vécu et sont ainsi parvenus à rompre avec le schéma destructeur mis en place durant des années d’exclusion sociale. Ce cheminement personnel peut se révéler, in fine, fédérateur pour les aidés - les usagers - en pleine désinsertion sociale, d’une part, et apporter un regard nouveau au sein des administrations, d’autre part. Offrir à ces pairs-aidants ou experts du vécu la possibilité de témoigner de leur propre expérience d’isolement et de stigmatisation – chose que l’on n’attend pas d’un professionnel lambda, qui se doit de garder une distance professionnelle pour répondre aux attentes institutionnelles – est une manière de montrer la voie à des personnes en demande d’aide, de leur insuffler l’envie de se relever, d’aller vers un mieux-être et de leur donner de la voix. Quel que soit le nom qu’on leur donne – pairs-aidants ou experts du vécu –, leur vécu les a amenés à s’engager pour, à leur tour, soutenir leurs pairs, qui vivent ce qu’eux ont déjà traversé. Ces aidants sont considérés comme des intermédiaires, des facilitateurs, permettant ainsi un travail – en première ou en deuxième ligne – en triangulation avec les professionnels du secteur et les aidés.

Au Canada comme en Belgique, les professionnels du secteur psycho-médico - social notamment sont formels : le vécu expérientiel de ces (ex-)usagers semble être la clé d’un espoir de rétablissement pour les aidés.

Dossier rassemblé
par Yamina Seghrouchni

1 ROELAND J-L., STAEDEL B., RAFAEL F., MARSILI M., FRANCOIS G., LE CARDINAL P., DESMONS P., Programme médiateurs de santé/pairs. Rapport final de l’expérimentation 2010-2014, Lille, Centre Collaborateur de l’Organisation Mondiale de la Santé pour la recherche et la formation en santé mentale, 2015.
2 McCLUSKEY I., « Pair praticien en santé mentale. L’émergence d’une nouvelle profession », Dépendances, n°577, 2016 p. 17-20.
3 Commission de la santé mentale du Canada, « Soutien par les pairs », https://www.mentalhealthcommission.ca/Francais/ceque-nous-faisons/retablissement/soutien-par-les-pairs.
4 Organisation Mondiale de la Santé, Déclaration d’Alma-Ata sur les soins de santé primaire, URSS, 6-12 septembre 1978.
5 DUJARDIN F., SANDRON L., L’émergence de la pair-aidance en Belgique francophone, Pauvérité n°18, Forum - Bruxelles contre les inégalités, mars 2018, p. 5, http://www.le-forum.org/news/79/7/Lemergence-de-la-pair-aidance.
6 DE CORTE J., KERSTENNE C., NISEN L., ROETS G., « Evaluation de l’apport des experts du vécu en matière de pauvreté au sein des services publics fédéraux », Bruxelles, SPP Intégration sociale, 2015.
7 https://www.selor.be/fr/emplois/job/CFG15072/Expert-du-v-cuen-mati-re-de-pauvret-et-exclusion-sociale-m-f-SPP-Int-grationsociale
8 DEEGAN, P. (1988), citée par ARVEILLER, J-P., DURAND, B., MARTIN, B., Santé mentale et processus de rétablissement, Champs social édition, Nîmes, 2017.
9 DUJARDIN F., SANDRON L., op. cit., p. 7, http://www.le-forum.org/news/79/7/Lemergence-de-la-pair-aidance.
10 DE CORTE J., KERSTENNE C., NISEN L., ROETS G., op. cit.
11 Office national de l’emploi (ONEM), Caisse auxiliaire de maladie-invalidité (CAAMI), Office national des pensions (ONP), Banque Carrefour de la sécurité sociale (BCSS), Office national d’allocations familiales pour travailleurs salariés (ONAFTS), Service public fédéral justice (maison de justice), SPF Santé publique (service des soins de santé psychosociaux), SPF Finances (service des créances alimentaires et bureau des recettes des contributions directes Schaerbeek II).
12 A la demande de la personne interviewée, Bruxelles Santé mentionne uniquement son prénom.
13 Voir l’article du Bruxelles Santé n°86 à ce sujet : « Le non-recours à Bruxelles : entre expulsion et sous protection sociale», https://questionsante.org/nos-publications-periodiques/bruxelles-sante/anciens-numeros/202-bruxelles-sante-n-86-juin-2017/955-le-non-recours-a-bruxelles-entre-exclusion-etsous-protection-sociale.
14 Voir l’article du Bruxelles Santé n°91 à ce sujet : « Projet INCh : Integrated Networks to combat Child Poverty », https://questionsante.org/nos-publications-periodiques/bruxellessante/dernier-numero/217-bruxelles-sante-n-91-septembre-2018/1117-projet-inch-integrated-networks-to-combat-child-poverty.
15 « Les services publics, performants et sociaux - La contribution du projet Experts du vécu au sein des services publics fédéraux », https://www.mi-is.be/fr/service-experts-du-vecu.

Partager