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La santé des travailleuses intéresse-t-elle moins que celle des travailleurs ?

On parle volontiers des écarts de salaires et des possibilités de carrière pour les femmes quand on veut mettre en exergue les inégalités entre les femmes et hommes au travail. On ne parle pas de la santé des travailleuses, du moins la question jusqu’ici était peu abordée en-dehors des cercles spécialisés. Pourquoi en effet s’en inquiéter quand tout le monde sait par exemple que le travail exercé par les femmes ne requiert que peu de force physique ? Que leurs tâches et missions sont souvent plus simples que celles de leurs collègues masculins ?... La division du travail par le sexe est imprégnée de stéréotypes de genre. Se pencher sur la question révèle que beaucoup de travailleuses développent aussi des problèmes de santé. Curieusement, ces derniers sont encore très peu reconnus et indemnisés. Notre société souhaite-t-elle réellement en finir avec les inégalités et les discriminations ?

 La santé au travail représente un enjeu important en Europe. « Mais les entreprises sont toujours peu enclines à questionner leurs conditions de travail, leur organisation interne, le management de leurs ressources humaines ou encore l’articulation des temps d’activités sous le prisme de l’égalité entre les hommes et les femmes. Les luttes syndicales se concentrent essentiellement sur les besoins des travailleurs masculins, surtout dans les secteurs où les hommes sont en majorité, rendant difficile une éventuelle action syndicale en faveur des femmes » indique le groupe de réflexion européen POUR LA SOLIDARITE (PLS) dans un document publié mi 2018. Intitulé Genre et Santé au travail - Les femmes face aux inégalités, celui-ci explique la nécessité d’approcher la santé au travail sous l’angle du genre1. Contrairement au sexe qui désigne les différences biologiques entre les femmes et les hommes, le genre est une notion culturelle construite par une société autour de chacun des deux sexes biologiques. Il s’agit de caractéristiques liées au statut des hommes et des femmes qui ne sont pas innées, mais construites par la société2. Les statistiques relatives aux accidents de travail illustrent bien la nécessité d’adopter une approche genrée. PLS reprend celles fournies par l’Agence Nationale pour l’Amélioration des Conditions de travail (Anact) en France. Il apparaît ainsi qu’en 2010, les accidents de travail des hommes y étaient deux fois plus nombreux que ceux des femmes pour 640.000 accidents par an. La diminution globale du nombre d’accidents de 13% entre 2001 et 2012 masque les différences entre les sexes. En effet sur cette période, les accidents de travail sont en augmentation de 20% pour les femmes et en diminution de 23% pour les hommes. L’Anact avait aussi souligné que les femmes sont plus susceptibles de contracter des troubles musculo-squelettiques, alors que les hommes ont plus de risques de développer des cancers professionnels.

Améliorer le bien-être des femmes au travail passe par une identification des dangers pour leur santé. En ce sens, il est difficile de nier l’impact des stéréotypes de genre sur leur vie, notamment au travail. Ainsi en termes de mixité de genre, comme le rappelle PLS, « certains secteurs d’activités restent essentiellement masculins. Et si les femmes accèdent à des secteurs où elles sont d’ordinaire peu employées, elles ont généralement accès à moins de tâches, de missions, et ont moins de possibilités d’évolution dans l’entreprise comparé aux hommes ». Elles sont également plus exposées à certains facteurs qui peuvent augmenter le risque de troubles mentaux. Elles sont par exemple plus nombreuses que les hommes à avoir la charge principale des enfants et, parfois, elles doivent aussi s’occuper de proches dépendants. Les femmes font plus souvent preuve d’inventivité pour concilier leur vie privée et professionnelle. En assumant davantage la charge familiale, ce travail de conciliation se voit par conséquent davantage chez les femmes. Beaucoup d’entre elles se retrouvent ainsi à devoir travailler à temps partiel. Leurs carrières s’en trouvent quelque peu freinées. Le choix du temps partiel explique aussi qu’elles ont moins accès aux formations, qu’elles peuvent moins participer aux bénéfices économiques, etc. Des études montrent que si les femmes mettent tout en oeuvre pour équilibrer vie professionnelle et vie familiale, elles subissent cependant une pression pour que cette conciliation reste invisible aux yeux de tous. Beaucoup de femmes de ménage par exemple ont des difficultés à communiquer avec la maison lors des congés scolaires parce qu’il leur est interdit de téléphoner sur leur temps de travail… Le travail informel (ndlr : travail domestique et le prendre soin des autres) peut entraîner des problèmes de santé tant physiques que mentaux et avoir des conséquences sur les activités sociales et les finances des femmes. Des troubles de la santé mentale peuvent aussi être à l’origine de l’absentéisme, voire des retraites précoces. Il existe d’autres facteurs de risques. Souvent, après un congé parental, les femmes peuvent se voir confier des missions et responsabilités plus limitées, être confrontées à une répartition inéquitable de leur travail ou se voir refuser l’accès à certaines tâches. Les femmes, dont beaucoup ont des emplois à faibles revenus et des emplois à temps partiels, sont plus susceptibles que les hommes d’être confrontées à la pauvreté. Le duo « précarité et charge du travail domestique » peut expliquer qu’elles peuvent également se sentir plus isolées. L’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes faisait déjà les mêmes constats dans Femmes et hommes en Belgique - Statistiques et indicateurs de genre en 2006.

Pénible, le travail des femmes ? Un chouïa...

L’examen des capacités physiques sous l’angle du genre est tout aussi révélateur. Les hommes vont plus souvent faire usage d’une force physique importante dans certaines conditions de travail, mais de façon ponctuelle et à un rythme intermittent. Contrairement aux femmes qui vont utiliser une force moindre, mais qui sera plus répétitive et avec moins de pauses. Le taux d’accidents est plus élevé pour les hommes dans les secteurs du bâtiment et des travaux publics (BTS), de l’industrie et du transport. Les risques sont plus élevés pour les femmes qui travaillent dans les secteurs de la santé, du nettoyage et du travail temporaire. Ce sont elles qui sont le plus souvent confrontées aux glissades, aux trébuchements et aux chutes, mais aussi aux accidents liés à la violence. Les travailleuses sont aussi plus exposées aux risques multiples, notamment dans les domaines de l’hôtellerie, de la restauration, des soins de santé, du nettoyage, de l’agriculture, de la manufacture et du transport. Et pour ce qui est des troubles musculo-squelettiques (TMS), aussi bien les femmes que les hommes en souffrent. Mais, comme l’indique PLS, « ceux des femmes sont plus difficiles à faire reconnaître car il est compliqué d’établir un lien clair entre une exposition chronique à faible niveau et ses effets sur la santé à long terme ». Le groupe de réflexion plaide pour que le concept d’accident du travail soit revu pour pouvoir être élargi à tous les types de risques pouvant exister sur le lieu de travail. 

Le risque de développer des problèmes de santé est accru pour les personnes qui subissent des violences et harcèlements au travail. En Europe, les cas de harcèlement sexuel sont signalés trois fois plus souvent par des travailleuses que par des travailleurs. Les hommes et femmes harcelés sont plus facilement en état dépressif ou de stress. Les conséquences des comportements violents ou harcelants sont diverses : manque de motivation, perte de confiance et d’estime de soi, colère, TMS dans certains cas, etc. Ces symptômes peuvent entraîner des maladies physiques, des troubles de la reproduction, des maladies cardiovasculaires… Ils peuvent aussi accroître le risque d’accidents professionnels, d’invalidité, et parfois entraîner le suicide.

Une autre difficulté réside dans le fait que les femmes elles-mêmes sont réticentes à signaler leurs problèmes de santé3. Certaines craignent une discrimination si elles mettent en exergue leurs spécificités féminines au travail. Pourtant celui-ci a réellement des conséquences sur leur santé. Ceci explique sans doute pourquoi dans les milieux dits « masculins », il est peu aisé de mettre en place une action syndicale en faveur des femmes. Il y a d’autres raisons, comme les stéréotypes sexistes présents dans l’entreprise. Dans les professions exercées principalement par les hommes comme l’ingénierie civile ou la construction, les entreprises doivent veiller à mettre en place des systèmes qui permettent une bonne conciliation de la vie professionnelle et de la vie familiale. Sans cela, le risque est de voir les femmes vouloir travailler de longues heures comme leurs collègues… En calquant leurs pratiques sur celles des hommes, deux problèmes les guettent : le présentéisme et des maux de santé au travail plus visibles. Enfin, le statut précaire recèle d’autres pièges. Les femmes qui sont dans cette situation vont avoir tendance à accepter des conditions de travail difficiles et à cacher leurs problèmes de santé. Bien évidemment ces pratiques renforcent l’invisibilité de leurs troubles.

Des lenteurs et des résistances ?

De nombreux changements socio-économiques et démographiques ont accompagné l’entrée des femmes dans le monde du travail. Les conditions de travail ont dû être adaptées aux femmes. Mais ces adaptations se sont très vite heurtées à des obstacles. Les politiques de la santé au travail, de la santé publique et d’égalité, les trois concernées quand il s’agit d’améliorer les conditions de travail dans une perspective d’égalité, se sont avant tout focalisées sur les risques et leur prévention. Elles ne se sont guère souciées d’intégrer les rapports sociaux à la politique de santé au travail. Pas plus qu’elles n’ont pris en compte les conditions de travail comme vecteur d’inégalités sociales au niveau de la santé. Une autre difficulté, et non des moindres, est que la politique d’égalité entre les femmes et les hommes est partagée entre deux approches qui la maintiennent dans un statu quo. Il y a, d’une part, la vision libérale qui demande de créer des conditions pour une concurrence parfaite entre tous les individus peu importe leur sexe et, d’autre part, la lutte féministe pour une société égalitaire et contre la domination masculine.

L’évolution des politiques de santé au travail montre que la question du genre n’apparaît jamais comme une nécessité. Son inclusion n’a été vue que comme un moyen de répondre aux problèmes particuliers des femmes. Cette posture fait des femmes un groupe à protéger et ne permet pas une résolution globale de la question. Les politiques n’agissent donc pas sur les conditions de travail collectives qui ont été développées avec l’arrivée des femmes sur le marché du travail. L’approche dite « protectionniste- excluante » était justifiée par le fait qu’il fallait avant tout protéger leur santé, mais surtout leurs fonctions reproductrices. Cette approche a été délaissée au profit de la « neutralité de genre » devenue dominante après la deuxième guerre mondiale. Les questions de santé au travail sont désormais abordées sous l’angle du « travailleur abstrait ». Le hic est que sa référence est implicitement celle du travailleur masculin. Concrètement, cela veut dire qu’on ne tient pas compte des différences biologiques, sauf pour la protection de la maternité. Mais même à ce niveau, il est souhaitable que des évolutions interviennent. Le plus souvent, protéger les femmes enceintes consiste à les éloigner des postes où l’exposition aux risques est élevée. Il vaudrait mieux éliminer les risques à la source pour tous les sexes. Partir d’une évaluation séparée des risques pour la santé aiderait probablement à réduire davantage les inégalités. Les mesures prises ne tiennent pas compte non plus de la division sexuelle du travail et des interactions entre travail rémunéré et travail non rémunéré qui ont des conséquences sur la santé des femmes…

Division du travail : des raisons terre à terre

La division du travail, basée sur le genre, peut pousser à penser qu’elle permet de préserver la santé et la sécurité de chaque sexe, la femme étant souvent moins forte physiquement que l’homme… Mais selon la chercheuse québécoise Karen Messing, mettre l’accent sur les capacités physiques des femmes est un moyen de dissimuler l’importance de l’adaptation des postes aux deux sexes.

Au niveau de l’Union européenne, notamment via la Commission, des décisions pour améliorer la santé au travail sont prises. Dans sa politique cadre « Santé 2020 »4, elle a par exemple adopté le principe de gender mainstreaming. Ce concept permet de porter attention aux conséquences de chaque politique sur la santé des individus, et de mettre en place une collaboration à tous les niveaux. Le cadre stratégique pour la santé et la sécurité au travail 2014-2020 met en avant plusieurs défis concernant la santé des Européens et Européennes. Le stress est vu comme l’un des risques professionnels les plus importants pour les travailleurs de tous les sexes et précède même les risques ergonomiques et les positions contraignantes et douloureuses. La santé des femmes au travail y est abordée à travers les risques spécifiques de certains métiers. Le cadre stratégique intègre à ces principaux défis la prévention des TMS et des formes spécifiques de cancers liés au travail des femmes. Pour atteindre les objectifs, il faut renforcer les politiques nationales, améliorer la coordination des politiques entre les états et permettre une meilleure utilisation des fonds européens, etc. Il y a certes des objectifs et des recommandations, mais ces derniers ne cachent pas que les avancées stagnent. On ne peut que rejoindre PLS quand celui-ci invite l’Europe à adopter une approche genrée
du bien-être au travail : « Les politiques partent du principe que les femmes ont un environnement de travail sain et sécuritaire car celui des hommes est considéré comme tel. C’est pour cela que si peu de recherches existent en la matière, de ce fait les risques ne sont pas pointés du doigt. De plus, inclure les spécificités féminines aux recherches en matière de santé et de sécurité au travail représente une opportunité de lutter contre les stéréotypes de genre ». Ainsi en est-il par exemple des règles qui sont encore taboues aujourd’hui, particulièrement en entreprise. Les entreprises devraient être sensibilisées aux facteurs de pénibilité du travail telles que les menstruations ou les problèmes de gestion de la famille. Cette démarche permettrait de lutter contre les stéréotypes de genre et de participer à construire une société plus égalitaire.
Le prochain cadre stratégique pour la santé de l’Europe sera-t-il plus ambitieux à cet égard ? Les politiques nationales, les organisations patronales et syndicales tout comme le reste de la société sont-ils prêts à impulser les changements nécessaires ?

Anoutcha Lualaba Lekede

Pour aller plus loin :
VOGUEL L., Femmes et maladies professionnelles. Le cas de la Belgique, Rapport 122, European Trade Union Institute (ETUI), aisbl, 2011. 


1. Le think & do tank européen POUR LA SOLIDARITE travaille depuis plusieurs années sur la santé au travail. Récemment, il s’est plus spécifiquement intéressé à la dimension genrée du bien-être au travail. Dans Genre et santé au travail – Les femmes face aux inégalités, cette question a été examinée à travers : l’impact qu’ont les spécificités du genre féminin sur la qualité de vie, l’impact du manque de prise en compte de ces spécificités dans les mesures de santé au travail et les politiques existantes au niveau européen.
2. Manuel pour l’intégration de la dimension de genre dans les procédures d’octroi de subsides, Institut pour l’égalité des femmes et des hommes, 2015, p. 8.
3. Il n’est pas rare que des femmes prennent des médicaments pour continuer à travailler. Ainsi dans les années 1970, une enquête dans l’industrie horlogère en France (Jura) a révélé que des employeurs mettaient à disposition de leurs employées qui devaient concilier leur travail en entreprise avec une activité complémentaire et leur vie de famille, des analgésiques à effets stimulants. Il a par après été démontré que ces médicaments détruisaient leurs reins. La banalisation de l’usage des médicaments empêche souvent les femmes – de même que les hommes d’ailleurs – d’exprimer

 leur souffrance au travail.
4. Le 62e comité régional a adopté le principe de Health in All policies, développé par la région européenne de l’Organisation mondiale de la Santé, dans sa politique-cadre « Santé 2020 ».

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