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Un "Clin d'oeil" qui change beaucoup

Au sein de l'unité protégée d'une MRS, un projet pilote a modifié les regards. Pourtant, il s'agissait "seulement" de prendre des photos.
Voilà le récit d'une aventure humaine intense autour d'un clic-clac efficace...

MRS BXLS81 1Ces jours-là, la vieille dame se faisait belle. Elle qui, pourtant, vit dans une unité protégée abritant des personnes âges désorientées ou souffrant de problèmes de mémoire, n'a jamais oublié de s'apprêter pour le rendez-vous à venir. Etait-ce grâce au grand panneau/calendrier affiché sur un mur, qui indiquait clairement, couleur à l'appui, l'activité prévue ? Etait-ce dû à l'ambiance ou à l'atmosphère joyeuse, sinon fébrile, qui s'emparait alors du service ? Ou bien cela provenait-il du moment de plaisir qu'elle savait bientôt retirer des heures à venir ? En tout cas, lors des deux mois du projet "Clin d'Oeil", elle n'a jamais manqué d'être fin prête...
"Clin d'oeil" a vu le jour l'année dernière, dans la résidence "Les Terrasses des Hauts Prés", à Uccle. Isabelle Parentani, psychologue à Entr'âges, cherchait un projet permettant un apport relationnel entre générations, dont l'une composée de personnes souffrant d'un vieillissement cognitif problématique et/ou de désorientation. L'idée ? Favoriser une rencontre entre humains, entre personnes à la fois toutes acteurs et citoyens. L'accueil d'une stagiaire en dernière année d'études de psychologie, Anne Guisset, a permis d'élaborer un cadre1, ensuite mis en place à la résidence qui avait accepté de tenter l'expérience.
Pour changer les regards portés sur l'autre, ce projet a décidé de se fonder sur un média, celui de la photographie. Le principe est simple : des images sont prises en commun par des binômes composés d'un résident et d'une aide-soignante. Les photos doivent ensuite faire l'objet d'une exposition clôturant l'expérience.

Au-delà des "clic-clac"

Un tel projet réclame un matériel réduit : quelques appareils numériques suffisent. Avec l'accord des familles, six résidents ont été choisis. L'une d'entre eux a même trouvé le nom du projet : "Clin d'oeil". Six aides-soignantes se sont portées volontaires pour tomber la blouse. A partir de ce moment-là, pendant deux heures, et deux fois par semaine, deux individus se sont trouvés à égalité, avec leurs désirs, leurs envies, leur détermination, leur liberté de choisir, et sans exigence de résultat.

A chaque fois, un thème était proposé. "A partir de ce sujet, il fallait que le binôme s'accorde sur ce qu'il souhaitait photographier, qu'il se mette à la tâche, puis sélectionne ses images les plus pertinentes avant d'expliquer au groupe leur importance", détaille Valérie Van Berlamont, aide-soignante responsable des unités de vie, référente pour la démence, et qui a fortement soutenu le projet.
"Le but n'était évidemment pas une recherche exclusive de résultats esthétiques : le sens de la démarche était bel et bien la rencontre, l'écoute de l'autre, la qualité relationnelle qui pouvait se créer", précise Anne Guisset. L'objectif a fait mouche.

Mené sur un laps de temps limité – afin de tenir compte des problèmes de mémoire des résident – dès son lancement, l'initiative a suscité de belles surprises. Par exemple, lors du thème Ce qui compte pour moi, "personne n'avait imaginé que l'une des résidentes s'approcherait du piano et se mettrait à (bien) jouer. Ni que sa binôme commencerait à chanter pour l'accompagner", s'enthousiasme encore Valérie Van Berlamont.

Au terme du projet, Entr'âges a sélectionné 3 photos par binôme. Ces images ont servi à l'accrochage de l'exposition officielle, inaugurée par un vernissage en bonne et due forme. Mais, bien sûr, ce descriptif factuel du projet et de sa conclusion ne rend pas hommage à l'enthousiasme, à l'excitation, à la joie ressentis lors de l'expérience, et particulièrement manifestes lors du vernissage, vécu comme un moment de fête pour tous et toutes.

Sépia ou couleur ?

MRS BXL81 2Indiscutablement, "Clin d'oeil" n'a pas été une photo ratée. "Je crois que dès la première séance, les aides-soignantes ont posé un regard différent sur leur binôme. Elles ont vu une personne, certes dépendante, mais avec ses désirs, ses idées, ses propositions, ses moments de joie ou de plaisir partagés, et toute une autonomie ne demandant qu'à s'exprimer. L'expérience a permis également de donner un autre sens au travail effectué dans ce type d'unité", assure Anne Guisset. "De vrais moments d'échanges ont eu lieu, des liens se sont tissés au cours de ce qui a été une vraie aventure humaine, confirme Valérie Van Berlamont. Ce projet, qui a eu un impact très fort, a permis d'être au plus juste dans la relation avec la personne âgée, en la considérant avec son vécu, ses envies, et pas uniquement comme une malade fragilisée." Outre de beaux souvenirs, de beaux moments, de bien belles images, "Clin d'oeil" a donc permis de faire naître le sentiment qu'il est possible de créer des liens différents. Et de modifier les regards entre les générations.

Selon Anne Guisset, un tel projet montre également qu'il est important de briser les tabous qui empêchent de pénétrer dans ce type d'unités protégées, et d'y proposer autre chose afin d'y recréer de l'ouverture. "C'est plus simple qu'on ne le croit, assure-t-elle, surtout à partir du moment où l'on quitte l'optique du tout sécuritaire et que l'on accepte que la vie peut comporter des risques, y compris pour ces personnes souvent surprotégées..."

Une pellicule un peu voilée

Ce bilan, plutôt encourageant, ne masque cependant pas les difficultés rencontrées. Un tel projet ne peut exister qu'avec le soutien d'une direction prête à accepter que son personnel passe du temps sur de telles activités... alors que les collègues vont devoir compenser leur absence afin de ne pas (trop) désorganiser le service. Ce point exige une organisation rigoureuse. Lors de cette première expérience, elle avait probablement été un peu sous-estimée, admet Valérie Van Berlamont. De plus, une fois terminées les deux heures d'activités, il n'était pas facile pour les aides-soignantes d'enfiler directement leur blouse, dans la foulée, constate-t-elle également. Point plus positif : la présence d'intervenantes extérieures (Isabelle Parentani et Anne Guisset) a permis d'accompagner les soignantes et de leur offrir une écoute parfois bien nécessaire après ce qu'elles vivaient avec leur binôme.

MRS BXLS81 4Indiscutablement – mais c'est le cas de nombreux projets intergénérationnels – , souligne Isabelle Parentani – la fin de l'expérience a laissé comme un manque au sein du service, et ce même si d'autres projets y sont déjà en cours. Cependant, "Clin d'oeil" a également imprimé une trace évidente, tant auprès de la "jeune génération" que chez les personnes âgées et atteintes de problèmes importants de mémoire.
"Un matin, après cette expérience, un résident n'était pas de très bonne humeur et peu enclin à accepter ses soins. Par chance, c'est son 'binôme' qui était là. Une photo issue du projet était accrochée au mur. Il a suffit d'un : 'Vous vous rappelez de cette image que l'on a prise ensemble ?' pour que tout se passe de manière plus aisée. En fait, bien que terminé, le projet continue à vivre, assure Isabelle Parentani. Et puis, comme le raconte Valérie Van Berlamont, "plusieurs mois plus tard, une des résidentes, lourdement atteinte par la maladie de Parkinson, en voyant Isabelle Parentini, lui a dit qu'elle allait penser au prochain thème d'une photo." "Alors, raconte Valérie Van Berlamont, dès que cela est possible, je lui prête mon appareil..."

Pascale Gruber

Notes

1. Cette expérience a été inspiré d'un livre : http://www.chapitre.com/CHAPITRE/fr/BOOK/collectif/tant-de-choses-a-dire-ateliers-artistiques-pour-les-personnes-atteintes-de-la-ma,62936458.aspx

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