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Plongée dans l'(a)normalité avec la Compagnie « L'appétit des indigestes »

Depuis octobre 2013, une troupe de théâtre se réunit toutes les semaines. Une de ses caractéristiques majeures : ses membres ont tous un lien avec la question de la folie, de la souffrance et de la psychiatrie. Peu importe qu’ils soient soignants ou soignés, ensemble, ils créent des spectacles qui traitent de ces fragilités. Aujourd’hui reconnue comme acteur en promotion de la santé, la compagnie continue son chemin et étoffe son répertoire.

 Le 21 décembre dernier, l’asbl Psytoyens, une fédération d’associations d’usagers en santé mentale, fêtait ses quinze ans d’existence lors d’une journée festive organisée à Namur. Pour l’occasion, la Compagnie « L’appétit des indigestes » a été invitée à jouer sa pièce L’homme d’onze heures moins le quart. Quoi de plus cohérent pour cette troupe de théâtre que de se produire dans un tel contexte : en effet, le spectacle se propose d’interroger la vision qu’a la société de la folie et de la normalité.

Sur scène, onze acteurs, plus un saxophoniste, aucun décor si ce n’est des tables et des chaises : la pièce se déroule dans un café, mettant en scène Pierrot, le tenancier du bar, et les clients habitués ou occasionnels, discutant et buvant un coup, accoudés au bar ou installés à une table. Un contexte banal, du quotidien. Sauf que les conversations se concentrent essentiellement sur la question de la santé mentale et la manière dont la société appréhende cette réalité. A travers le vécu des personnes, leurs expériences, leurs réflexions sur les fragilités psychologiques rencontrées par certains.

Des créations avant tout théâtrales

« Depuis ma séparation avec ma femme, j’entends des voix. Je me suis toujours dit que j’étais fou : là, je me prends pour Dieu puisque je peux entendre les pensées des gens… Comme ça ne va pas trop, je me rends à l’hôpital et je suis reçu par un homme et une femme : lui est débile, elle ça va, elle est canon. Je suis accepté. Je veux qu’on me coupe la langue parce que je dis des mots qui blessent. Après une journée de contention, je suis plus libre. J’appelle Papa et je lui dis : "Je suis Dieu". Il me dit : "Non, c’est moi !" ».

Pendant près d’une heure, les acteurs entrent en scène et en sortent, se passent le flambeau de la parole qui rebondit, telle une balle de ping-pong, d’une idée à l’autre, d’une histoire à la suivante et d’un personnage à son contradicteur. Les dialogues sont rapides et les successions d’histoires et de personnages s’enchaînent. Le saxophone apporte ici une touche de douceur, là le caractère furieux des pensées qui s’entrechoquent, jusqu’à couvrir le son des voix devenues inaudibles. Le rythme est soutenu, emportant le spectateur dans un tourbillon de situations tout à  la fois cocasses et grinçantes, où l’ironie occupe une place de choix.

« On voudrait vous proposer un travail, un travail pour le gouvernement, un travail bénévole. En fait, on voudrait vous proposer le poste de premier ministre dans le prochain gouvernement. On se rend compte que l’ancien système ne marche pas et qu’au contraire les asbl de bénévoles fonctionnent plutôt bien. Le problème, c’est que le pouvoir rend malade : alors pourquoi ne pas faire appel aux fous, aux psychotiques, aux bipolaires, aux maniaco-dépressifs pour s’occuper du pays ? De toute façon, tout le monde est fou et on a besoin d’idées nouvelles. Mais pas plus de six mois parce qu’au-delà, le risque, c’est la corruption... »

Une démarche participative et citoyenne 

anormalite BXL93C’est en octobre 2013 que les premiers « ateliers de théâtre ouvert à tous » débutent dans les locaux du service de santé mentale La Gerbe, situé à Saint-Josse. L’idée est de proposer à qui le souhaite de rejoindre le groupe fraîchement créé afin de venir s’exprimer par la voie théâtrale autour des questions qui touchent à leur situation. A la base de cette initiative, Sophie Muselle, psychologue, dramaturge et metteuse en scène, et Pierre Renaux, comédien et assistant à la dramaturgie et à la mise en scène. Elle mêle depuis des années travail psychologique et théâtral, notamment dans le cadre de missions humanitaires. Il a étudié le théâtre au Conservatoire de Bruxelles, a travaillé pendant vingt ans avec de nombreux metteurs en scène belges et effectue entre 2001 et 2011 de courts séjours en psychiatrie. De leur rencontre naît donc ce souhait de donner la parole à tous ceux qui ont envie de rejoindre la compagnie pour créer des spectacles autour de l’(a)normalité.

Très vite le projet se sent à l’étroit et un peu étiqueté : il quitte donc les locaux de La Gerbe pour rejoindre ceux du Pianocktail, un bistrot culturel et un lieu de rencontres et de convivialité dans le quartier des Marolles où la troupe répète désormais deux fois par semaine. Un premier spectacle, L’homme d’onze heures moins le quart, est créé en 2014, à partir de textes écrits par Pierre Renaux et d’une longue interview de ce dernier, remaniés et mis en scène par Sophie Muselle. La pièce est d’abord jouée au Pianocktail, mais a également vocation de donner à réfléchir dans
d’autres lieux, comme les Rencontres « Images mentales », organisées par Psymages, ou le festival Théâtres nomades, le Centre culturel Bruegel, dans des hôpitaux psychiatriques ou encore lors de colloques ou journées d’études.

En 2015, un second spectacle, Eux, est mis sur les rails, cette fois à partir de textes rédigés collectivement par la troupe. Il met en scène une vingtaine d’acteurs, plongés dans l’univers clos et fermé d’une institution psychiatrique. Le travail d’écriture est réalisé cette fois de manière collective et se base sur des récits de vie, des histoires vécues par les uns et les autres, en tant que patient, soignant ou proche. Enfin, la pièce Anosognosie, au titre énigmatique (voir encadré), interroge les folies humaines, des plus visibles aux plus souterraines, mais aussi celles de notre société de plus en plus rigide et normative qui met à la marge tous ceux qui ne correspondent pas à ce qu’elle attendrait d’eux.

Une dimension politique et thérapeutique 

Le souhait de la Compagnie « L’appétit des indigestes » est certainement de conjuguer le théâtre et l’approche psychologique sans dénaturer l’une ou l’autre de ces dimensions. Pour Sophie
Muselle, « il serait désastreux que les spectateurs viennent voir sur scène une vingtaine de psychiatrisés qui déballent leur mal-être, il n’est pas dans nos intentions que le spectateur se positionne en voyeur, mais bien de lui proposer d’assister à un spectacle de qualité, basé sur des compétences de jeu, de diction, de déclamation, de rythme, de voix, que nous travaillons lors de nos séances bi-hebdomadaires. Par ailleurs, la volonté de la compagnie est aussi d’amener les spectateurs, quels qu’ils soient, quelle que soit leur position, à réfléchir à la place de la normalité et de la folie, à leur caractère relatif suivant les époques ou les sociétés dans lesquelles elles s’expriment, à la tolérance plus ou moins développée avec laquelle on accepte la/les différences. C’est de tout cela que nos pièces souhaitent traiter ; et qu’elles soient vues dans des environnements très différents, par des publics variés, est important pour permettre de colporter cette réflexion dans des milieux diversifiés. »

Quant à la dimension thérapeutique, le travail de la compagnie ne se base pas sur une démarche d’art-thérapie ou de soins à proprement parler. Les membres de la troupe, qu’ils soient soignants ou soignés, ne sont pas catalogués comme tels et, comme le souligne Sophie Muselle, « personne n’est regardé selon un diagnostic, chacun arrive avec son bagage, son parcours, sans devoir jouer un rôle ou occuper une place. Celle de soignant ou soigné s’efface au profit d’une bienveillance des uns à l’égard des autres. » Mais si le but premier n’est pas de soigner, il n’en reste pas moins que la démarche a des vertus thérapeutiques, « comme tout projet qui vient nourrir l’existence », précise Sophie Muselle. Les liens qui se tissent entre les membres de la troupe, la mise en projet et le fait de faire partie d’un collectif sont autant d’éléments qui peuvent jouer sur le moral de tout un chacun. « On prend soin les uns des autres. »

De la place pour la folie

Au-delà de l’espace d’expression que cette compagnie représente pour ses membres, de la dimension théâtrale qui est une valeur essentielle du projet, tout autant que la vocation de témoignage vers l’extérieur, il ne faudrait pas oublier le rôle plus politique que la troupe entend jouer. Sophie Muselle explique : « Il s’agit d’un rôle politique à l’égard de la façon dont la société prend en compte la santé mentale, accepte la différence, mais aussi définit la normalité. Nous ne faisons pas de politique, nous ne sommes pas des militants, mais il est important de réfléchir et de faire réfléchir à toutes ces questions. »

A l’instar du courant du rétablissement ou celui des « entendeurs de voix » qui postule que l’on peut vivre malgré le fait d’être sujet à des hallucinations auditives, la compagnie entend faire valoir le point de vue de ceux que la société rejette bien souvent, essaie de normaliser, en adoptant des schémas de pensée figés. Il s’agit plutôt d’interroger ces normes, mais aussi la marge, les limites, les frontières. La compagnie défend également la place indispensable qu’il faut laisser à l’individu, en tant qu’expert de son vécu, et pose la question sans y donner de réponse toute
faite : « Comment faire pour que les gens se sentent mieux, afin que la société dans son ensemble se sente mieux ? ».

Elle interroge son public à ce propos et l’objectif semble faire mouche. Dans le livre d’or de la troupe, laissé à disposition des spectateurs, on trouve ces petites phrases édifiantes : « Merci, je 
me sens déjà un peu moins fou… », « Ce n’est pas un éloge de la folie, mais l’éloge de l’humain », « En tant qu’ado, je pense qu’il faudrait montrer cette pièce dans les écoles, pour toucher les jeunes qui sont dans une période de questionnement et de recherche de soi. »

La voie du théâtre, celle que poursuit la trentaine de membres à part entière de la troupe, est aujourd’hui reconnue et soutenue financièrement par la Cocof. Un subside dans le secteur de la promotion de la santé lui est alloué, ce qui permet de couvrir les frais de salaire d’une personne à mi-temps, des prestations pour une aide à la mise en scène, mais aussi les frais de fonctionnement de la troupe dont les activités sont gratuites pour ses membres. Ce subside est aussi une reconnaissance et une incitation à poursuivre le travail entamé, avec ce dessein un peu funambule de donner une place à la folie. 

Nathalie Cobbaut

Petit lexique de la Compagnie

Déjà le nom de la compagnie mérite quelques explications : l’appellation « L’appétit des indigestes » provient d’un brainstorming, comme c’est le cas pour bien des décisions prises par la troupe. La discussion a démarré avec une proposition de nom : les indigestes, ceux que la société met à la marge, qui ne sont pas les bienvenus. Pour positiver, l’appétit lui a été accolé pour donner un élan, une dimension de projet à la troupe et signifier l’envie de donner qui anime les participants. Le nom de la Compagnie « L’appétit des indigestes » était né.

Première pièce de la troupe, L’homme d’onze heures moins le quart fait référence à un passage de la pièce où l’un des protagonistes explique que les anges passent aux heures quart et moins le quart. Cette phrase a été choisie comme évocation de l’esprit de la pièce. 

La seconde création de la Compagnie s’intitule Eux pour signifier la mise à distance que la société, les gens dits  « normaux » opèrent souvent à l’égard des personnes rencontrant des problèmes de santé mentale. Le but de la pièce est précisément de démontrer le contraire « Eux, c’est nous » et inversement.

Anosognosie tire son nom d’une personne du groupe qui a déclaré, un jour : « Moi, je suis anosognosique », soit quelqu’un atteint d’une maladie ou d’un handicap et qui ne semble pas en avoir conscience. La pièce recontextualise cette anosognosie à l’échelle de toute une société qui exclut toujours plus, est de plus en plus malade, mais qui n’en a pas conscience.

Une quatrième pièce est aujourd’hui en préparation. Elle ne porte pas encore de nom, mais son propos s’articulera cette fois autour de la part d’ombre que la folie peut comporter, le fait qu’elle peut faire peur, blesser et la nécessité d’exprimer cette part d’ombre pour la partager.

Pour en savoir plus sur la troupe et l’agenda de ses représentations : http://www.lappetitdesindigestes.be/

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