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Comment aider les jeunes en difficulté ? Le travail de deux services du secteur d'Aide à la jeunesse

Un brin d’optimisme pourrait faire croire que la vie des jeunes est devenue plus douce que celle des enfants du XIXe siècle. Cosette, Gavroche et Poil de carotte sont ces jeunes héros que Victor Hugo et Jules Renard ont mis en avant dans leurs romans pour dénoncer la dureté de la société du XIXe siècle à l’égard des enfants, les difficultés familiales, la maltraitance et bien d’autres maux dont souffraient alors une grande partie d’entre eux. Certes des changements importants sont intervenus depuis, mais il reste malgré tout encore en ce début du nouveau millénaire un nombre important de jeunes confrontés à de multiples difficultés. Côté francophone, le secteur de l’Aide à la jeunesse est chargé d’apporter une aide aux jeunes en difficulté ou en danger, mais aussi aux mineurs ayant commis un fait qualifié d’infraction. Cette aide est mise en oeuvre par différents acteurs et institutions dont les services Outre-Mer et Abaka que nous avons rencontrés.

 Début février, un jeune âgé de 14 ans qui avait fugué en 1999 venait d’être retrouvé vivant aux Pays-Bas. Agé aujourd’hui de 34 ans, il y a refait sa vie et changé d’identité. Une fin heureuse dans cette histoire de disparition inquiétante, mais qui comme dans bien d’autres dossiers montre combien des jeunes restent confrontés à toutes sortes de difficultés : au sein de leur famille, à l’école, dans la société, etc. Tous ne fuguent pas et ne disparaissent pas dans la nature, bien que… Actuellement, la plupart des jeunes qui sont en difficulté ou en danger sont suivis par les services actifs dans le champ de l’Aide à la jeunesse.

Actuellement, il est heureux que la situation générale de la jeunesse – pour autant que l’on puisse ainsi généraliser – se soit plutôt considérablement améliorée et que l’aide à leur apporter en cas de difficulté a été mieux prise en charge par les pouvoirs publics. Ces avancées ne peuvent toutefois pas occulter le fait par exemple que pour l’ensemble de la Fédération Wallonie-Bruxelles 41.587 jeunes ont été pris en charge par l’Aide à la jeunesse en 20161. Ils étaient 8.670 à avoir été pris en charge au moins un jour dans l’arrondissement de Bruxelles. L’Aide à la
jeunesse est le service public chargé d’apporter une aide personnalisée aux jeunes en difficulté ou en danger ainsi qu’à leurs familles en Wallonie et à Bruxelles. Les raisons qui poussent à une prise en charge sont variées2. Cela peut être en raison de difficultés personnelles des jeunes : difficultés psychologiques ; des problèmes liés à la scolarité, essentiellement de l’absentéisme scolaire ; des problèmes de comportement qui se traduisent par un refus de l’autorité, une intolérance à la frustration, de la violence… Les difficultés personnelles de leurs parents peuvent aussi expliquer qu’ils soient pris en charge. Les parents peuvent souffrir de mal-être à connotation dépressive, avoir un problème de nature psychiatrique ou un problème d’assuétude (essentiellement de l’alcoolisme et, dans une moindre mesure, des problèmes de toxicomanie). Dans d’autres cas, une prise en charge est nécessaire parce qu’il y a maltraitance ou
suspicion de maltraitance, que celle-ci soit physique, psychique ou sexuelle. Dans d’autres cas encore, les jeunes sont aidés parce que leurs parents ont des difficultés à assumer leur rôle parental. En effet, certains parents dépassés n’arrivent plus à faire preuve d’autorité par rapport à leur enfant et, dans une moindre mesure, d’autres ont tout simplement des attitudes éducatives inadéquates. Des prises en charge peuvent aussi intervenir en raison des difficultés matérielles et financières de la famille du jeune. Dans la moitié des cas recensés à ce niveau, il s’agit le plus souvent d’un problème de logement : absence de logement ; problème d’insalubrité ; exiguïté…

L’Aide à la jeunesse fournit deux types d’aides. L’aide consentie est apportée par le conseiller de l’Aide à la jeunesse, en accord avec la famille et le jeune de plus de 14 ans. L’aide contrainte est mise en oeuvre par le directeur de l’Aide à la jeunesse, suite à un jugement rendu par le juge de la jeunesse lorsque le jeune est exposé à un danger grave et que l’une des personnes investies de l’autorité parentale refuse l’aide du conseiller ou néglige de la mettre en oeuvre. L’aide contrainte est décidée et mise en oeuvre par le juge de la jeunesse lorsque l’intégrité physique ou psychologique du jeune est gravement compromise et que l’aide consentie a été refusée ou a échoué3. L’aide consentie et l’aide contrainte mises en place par les SAJ (Service de l’Aide à la Jeunesse) et les SPJ (Service de Protection Judiciaire) constituent l’aide apportée en cas de danger ou de difficulté rencontrée par le jeune. Les deux sont donc habilités à intervenir pour des situations de danger et de difficulté, mais seul le tribunal de la jeunesse (TJ) est compétent pour des jeunes qui ont commis des faits de délinquance.

L'aide peut prendre différentes formes : réorientation et accompagnement vers des services de première ligne, en suivi en famille ou en hébergement. Une partie de l’aide est assurée par les services publics tels que les SAJ, SPJ, IPPJ (Institutions Publiques de Protection de la Jeunesse), SAMIO (Service d’Accompagnement, de Mobilisation Intensifs et d’Observation), etc. Les services publics n'interviennent que là où ils le doivent. Dans les autres cas, l’Aide à la jeunesse fait appel à l’initiative privée associative. Le recours aux associations est très important dans ce secteur : on y compte en effet environ quatre fois plus de travailleurs dépendants de services privés que d’agents des services publics4. Les associations ou services agréés, qui assument une partie des missions d’aide, sont contrôlés et subventionnés par l’AGAJ (l’Administration générale de l’Aide à la jeunesse). Celle-ci gère les compétences de la FWB en matière d’aide et de protection de la jeunesse.

 Les suivis en autonomie et en milieu de vie familial

Une des structures auxquelles les services publics d’Aide à la jeunesse font appel est le service Outre-Mer créé en 1997. Ce service est né à la suite d’un constat de deux éducateurs qui travaillaient alors dans un SAAE (Service d’Accueil et d’Aide Educative), c’est-à-dire un centre d’hébergement pour les jeunes. Marielle Gheude est l’un des deux éducateurs encore présents à Outre-Mer : « Nous avions constaté qu’il manquait un palier indispensable lorsqu’un jeune atteignait sa majorité et qu’il sortait d’un cadre institutionnel. Il manquait une étape pour pouvoir réellement travailler les projets de mise en autonomie de façon progressive. A l’époque, nous nous sommes rendu compte qu’après avoir vécu plusieurs années en institution, les jeunes qui atteignaient 18 ans étaient un peu livrés à euxmêmes. Il fallait trouver des alternatives pour vraiment les aider. C’est ainsi qu’a germé l’idée de créer ce service, le but étant d’aider dans un premier temps les jeunes qui sortent d’institution ». Actuellement, les deux missions principales de l’association sont : les suivis en autonomie pour les jeunes en difficulté et les suivis en milieu de vie familial. Outre-Mer travaille sous mandat et celui-ci est délivré soit par le SAJ, soit par le Tribunal de la Jeunesse. Ce n’est donc jamais à la demande du jeune que l’association intervient. Jusqu’il y a peu, Outre-Mer était identifié comme un SAIE (Service d’Aide et d’Intervention Educatif). Cette dénomination a été abandonnée au profit de SASE (Service d’Accompagnement Socio-Educatif), une appellation plus générale sur l’aide que les services tels qu’Outre-mer peuvent apporter aux jeunes. Celui-ci bénéficie actuellement d’un agrément de 17 prises en charge qui se répartissent entre suivis en autonomie (10) et suivis en milieu familial (7).

Les suivis en autonomie concernent des jeunes qui vont être accompagnés pour vivre seuls en appartement. Guillaume Viérin, intervenant psycho-social au service Outre-Mer : « Dans ce volet-ci, nous travaillons avec des jeunes qui ont 16 ans, bien que nous préférions en général travailler avec des jeunes un peu plus âgés. En effet, nous nous rendons compte qu’à 16 ans, c’est un peu compliqué. Parce qu’il nous faut du temps pour construire et un peu maturer le projet. Pour de tels projets, 16 ans, c’est vraiment très jeune ». Concrètement, l’aide apportée va démarrer par une demande émanant soit du Conseiller ou Délégué de l’Aide à la jeunesse, soit du Juge de la jeunesse. Avant que le mandat ne démarre, les éducateurs vont rencontrer le jeune pour lui
expliquer leur travail. Marielle Gheude : « Pour nous, il est important que le jeune soit porteur de son projet et soit motivé à l’idée de vivre en autonomie dans un appartement. Il est important qu’il sache à quoi il va s’engager s’il travaille avec nous. Nous lui laissons ensuite un petit temps de réflexion. Après ce premier entretien, une rencontre avec le conseiller ou le juge est organisée afin de fixer les objectifs et commencer effectivement le mandat ». Le jeune est bien entendu présent lors de cette réunion avec le mandant puisqu’il est le premier acteur de ce projet. L’associer dès le départ lui permet d’en prendre conscience et d’en être responsable. Il a généralement 48 heures pour donner une réponse. « Un temps indispensable pour réfléchir, confie-t-on du côté d’Outre-Mer.  A l’issue du premier entretien, nous lui remettons un fascicule qu’il est invité à lire attentivement afin qu’il puisse nous dire à la fin de ce temps de réflexion s’il est d’accord de suivre toutes les étapes de la procédure. »

Avant la recherche de logement proprement dite, il y a effectivement différentes étapes à franchir. Baptisée « période de candidature » ou « construction de projet », cette période de quatre à six semaines permet à l’association de faire connaissance avec le jeune, de découvrir son vécu et de construire ensemble son projet. Marielle Gheude : « Ce temps est mis à profit pour communiquer avec le jeune et pour un petit peu le mettre en exercice. Nous allons par exemple lui remettre un questionnaire sur l’autonomie où nous lui demanderons de réaliser un menu alimentaire. Nous pouvons aussi lui demander d’effectuer des recherches sur ce qu’est une mutuelle ou ce que sont les allocations familiales. Le but est de voir quelles sont ses notions à propos d’une autonomie future. Ce qui, par après, nous permettra de travailler sur les difficultés ou les facilités repérées. C’est une période extrêmement importante parce qu’elle nous permet aussi de le tester, de mesurer sa motivation par rapport à son projet : revient-il de semaine en semaine ? Est-il ponctuel, est-il sérieux ? Revient-il avec les travaux demandés, etc. ? »

Durant cet intervalle, les éducateurs rencontreront aussi la famille du jeune, généralement quand cela est possible. Il s’agit essentiellement de voir comment les parents peuvent aider leur enfant une fois qu’il vivra seul en appartement. Préalablement, il s’agit de savoir ce que les parents pensent du projet, ce qu’ils pensent généralement de leur enfant, etc. Guillaume Viérin : « Si les parents sont contre la mise en autonomie, que le jeune est mineur – ce qui est le cas la plupart du temps – et que le mandat nous vient du SAJ, nous ne pouvons pas suivre le jeune. Les parents doivent être d'accord avec le suivi et le projet. Au tribunal de la jeunesse c'est différent : si le jeune est en danger, les parents ne sont pas obligatoirement consultés. Si le juge décide de nous mandater et que le jeune est preneur, c'est le principal. L'avis des parents ne compte pas, c'est mieux de l'avoir mais pas obligatoire. Dans ces cas-là, si le jeune ou les parents ne souhaitent pas de rencontre "intervenant d'Outre-Mer/parents" nous ne le faisons pas »5. La recherche de logement peut débuter une fois la candidature faite. Le logement, généralement un petit appartement, du genre flat ou studio, ou une chambre quelque fois, est recherché auprès des Agences immobilières sociales (AIS) ou auprès des propriétaires privés. Dans le premier cas, il s’agit bien souvent d’appartements de transit où les jeunes ne peuvent résider que dix-huit mois. Au terme desquels, il faut rechercher un nouveau logement sur le marché privé. Le mandat donné à Outre-Mer prend fin lorsque le jeune qui a atteint sa majorité a bien compris tous les enjeux liés à l’autonomie et au logement en général. L’autre mission assurée par les travailleurs
d’Outre-Mer consiste à faire des suivis en milieu de vie familial. Il faut noter que, dans ce cadre-ci, les jeunes peuvent être beaucoup plus jeunes. Comme précédemment, là-aussi les travailleurs interviennent sur mandat. Celui du SAJ parce que ce dernier a été sollicité par un parent ou les deux parents demandant de l’aide. L’Aide à la jeunesse peut aussi avoir été approchée par le service PMS (Psycho-Medico-Social) ou le responsable d’une école. Et puis bien sûr, le juge prend la décision d’aider un jeune dit en danger. Outre-Mer peut aussi être sollicité par le SAJ ou le TJ parce que des parents ont des attitudes éducatives inadéquates. Leur accord ne sera alors pas recherché...


Les difficultés que rencontrent les jeunes en milieu de vie familial sont multiples et vont de la maltraitance à de la négligence, en passant par des décès dans la famille, des carences affectives, des troubles de l’attachement, etc. L’association peut être sollicitée pour intervenir par exemple auprès d’une mère qui a trois enfants et qui ne sait pas comment s’en sortir seule. Dans ce cas, c’est peut-être une aide pluridisciplinaire qu’il faudra mettre en place : au niveau éducatif, au niveau administratif – parce qu’elle ne sait pas quelles sont les démarches à faire –, au niveau scolaire où les éducateurs doivent parfois se rendre dans les écoles pour voir comment cela se passe… Souvent, les éducateurs vont aussi s’attacher à ouvrir un maximum le réseau de la famille qu’ils vont aider. Parce qu’il s’agit, de façon récurrente, de familles très fermées. Tout l’enjeu consiste donc aussi à ouvrir leur réseau en proposant par exemple des activités, comme
aller voir celles qui sont organisées dans les maisons et bibliothèques de quartier. Ceci afin d’aider aussi les enfants à s’épanouir ailleurs que dans le milieu familial qui est souvent problématique. Marielle Gheude : « Nous avons parfois été obligés de sortir les enfants de leur famille pour les placer. Parce que la situation était trop dangereuse, on ne pouvait plus les laisser
dans un milieu familial qui était toxique. Dans ce cas de figure, la démarche prend souvent beaucoup de temps, cela ne se fait pas du jour au lendemain. Le juge doit trancher à partir du moment où il y a danger et qu’un placement s’avère indispensable ».

Alex, 17 ans

Le travail avec Alex* a commencé par un suivi en milieu de vie. Ce jeune avait des parents malades, avec un parcours institutionnel. Il n’avait pas reçu grandchose au niveau éducation. Ses parents ne lui disaient rien par exemple quand il n’allait pas à l’école ou ne rangeait pas sa chambre. Il avait d’autres difficultés : sa relation à l’autre était difficile parce qu’il a toujours été très renfermé, il n’aimait pas qu’on touche à ses affaires, etc. Sa famille était très isolée, avec peu d’amis et pas de famille. En termes d’hygiène et d’alimentation, il avait de grosses lacunes… Il a été placé en institution. Peu de temps après être rentré d’institution et avoir retrouvé ses parents, son père a fait un AVC, et sa maman, déjà suivie en psychiatrie, a décompensé et a été mise sous camisole chimique. Alex s’est retrouvé seul après que sa mère ait décidé de rejoindre son père dans le home de soins où ce dernier a été dirigé. Il n’a pas pu rester dans leur logement social de deux chambres. Parce qu’il fallait trouver une solution en urgence, Outre-Mer a commencé avec lui un travail de suivi en autonomie, c’est-à-dire l’accompagner pour qu’il puisse habiter seul dans un appartement. Ce travail a commencé peu de temps avant ses 17 ans. Cet accompagnement n’a pas été facile parce que lui n’était pas demandeur pour habiter seul et,
pour les éducateurs, il a fallu tout reprendre à zéro pour qu’il puisse vivre de façon autonome. Aujourd’hui, il est dans son appartement et bien que cela reste compliqué et qu’il y a encore du chemin à parcourir, il y a des améliorations au niveau des relations sociales, de l’hygiène, de l’alimentation, etc.

* Prénom d’emprunt


 1. Il existe plusieurs manières de calculer le nombre de jeunes pris en charge par l’Aide à la jeunesse. Voir le document « Les jeunes pris en charge par l’Aide à la jeunesse dans l’arrondissement de Bruxelles », sur http://www.aidealajeunesse.cfwb.becfwb.be.

2. « Les motifs d’intervention auprès des jeunes en difficulté ou en danger en 2016 », sur http://www.aidealajeunesse.cfwb.becfwb.be.

3. Article 8 de l’ordonnance bruxelloise de 2004.

4. http://www.aidealajeunesse.cfwb.be.

5. Le SAJ relevant de l'aide consentie, les parents acceptent de collaborer, de travailler avec Outre-Mer, même s'ils ne sont pas nécessairement demandeurs. Le tribunal de la jeunesse relevant de l'aide contrainte, il intervient pour des situations de danger/difficulté seulement après l'échec de l'aide consentie, et l'accord des parents n'est pas nécessaire.

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