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Bruxelles, capitale tout aîné admis ?

Le vieillissement est certes un processus biologique universel, les représentations qui y sont liées, de même que la façon dont il est vécu, sont quant à elles intrinsèquement culturelles et sociales1. Elles sont le reflet d’un héritage sociétal et de l’intériorisation de jugements et de valeurs véhiculés par l’environnement socio-culturel.
Bruxelles, du fait de sa population hautement multiculturelle, se doit de composer avec différentes manières de vivre et de percevoir la vieillesse.
Par là même, elle se doit d’envisager des pistes d’intégration et de prise en charge des personnes âgées en accord avec cette diversité de représentations.

"Les" seniors... oui, mais lesquels ?

 BS94 IMG art2 Dossier interneOn parle des « aînés », des « seniors » ou encore des « personnes âgées », mais ce groupe que l’on qualifie ainsi est extrêmement hétérogène. Le dénominateur commun de ces personnes est de ne plus faire partie de la société dite « active », en ce qu’ils ont atteint l’âge de la retraite. Mais comment peut-on englober des sexagénaires en bonne forme physique et des nonagénaires en situation de dépendance dans un même groupe social ? Les pistes de réflexion et de prise en charge doivent de toute évidence prendre en compte ces différentes réalités.

En outre, l’espérance de vie augmentant et l’état de santé physique des personnes du 3e âge s’améliorant, un changement de paradigme paraît inéluctable pour répondre aux besoins des aînés. Notre modèle des dernières décennies est basé sur la conception d’une vieillesse rangée des voitures, synonyme de fin de la vie active – marquant le deuil de la performance, de l’utilité pour la société –, de corps en déclin engendrant une perte d’autonomie. Il véhicule aussi la conception occidentale de parents devenus vieux et ne souhaitant pas constituer un poids pour leurs enfants absorbés par la frénésie de la vie active – femmes qui travaillent, enfants –, celle des enfants eux-mêmes n’ayant que peu de temps à consacrer à la prise en charge de leurs parents… Comment composer avec les « nouveaux vieux » ? Un recalibrage s'impose.

La diversité bruxelloise en quelques chiffres

La population de la Belgique vieillit. A Bruxelles, les personnes âgées sont proportionnellement moins nombreuses que dans le reste du pays. En effet, selon STATBEL2, l'office belge de statistique, au 1er janvier 2017, la Région de Bruxelles-Capitale était clairement plus jeune que les deux autres régions, avec une proportion plus importante de personnes de moins de 18 ans (23%) et moins de personnes âgées (près de 160.000 personnes, c’est-à-dire 13,1% de la population bruxelloise). Par ailleurs, en région bruxelloise, le phénomène est très contrasté au niveau de la répartition géographique, entre des communes du centre où moins de 10% de la population est âgée de plus de 65 ans (Saint-Josse-ten-Noode, Saint-Gilles et Schaerbeek) et des communes du sud dépassant la moyenne nationale (Watermael-Boitsfort, Woluwe-Saint- Pierre et Uccle). Il est interpellant de souligner que ces mêmes communes moins peuplées en aînés sont pourtant celles où les bénéficiaires de la GRAPA (Garantie des revenus aux personnes âgées) sont proportionnellement les plus nombreux.

En 2016, la Région de Bruxelles-Capitale comptait 1 personne de 67 ans et plus pour 6 adultes entre 18 et 66 ans (1 sur 4 en Belgique). Les projections montrent qu’en 2060, ce rapport sera de 1 pour 4 (1 pour 2,5 en Belgique)3. Bien que plus jeune, la capitale doit compter avec une précarité croissante de cette frange de la population. Le nombre de seniors issus de l’immigration est lui aussi en augmentation constante. A Bruxelles, en 2016, 31% de la population de plus de 65 ans étaient d’origine étrangère4.

Nombre de personnes âgées sont isolées et reçoivent peu de soutien social. Selon les chiffres mis en avant par la Fédération Roi Baudouin dans une étude de 20125, près d’un senior sur deux souffre d’isolement en Belgique. En 2017, la même fondation a mené une étude auprès de 2.000 Belges âgés de 60 à 85 ans, qui s’est notamment attachée à estimer le degré d’isolement social de ces personnes. Les critères choisis pour évaluer l’indice d’isolement social ne relèvent pas de la perception – subjective – du soutien social par les répondants mais bien de faits plus objectivables : vivre seul ou non, la fréquence des visites reçues ou rendues, les activités de bénévolat, le nombre de personnes à qui demander de l’aide. Il en est ressorti que 32% des personnes interrogées vivaient dans un faible isolement social, 45% dans un isolement social moyen et 23% dans un isolement social élevé6

Déterminants de l'isolement au sein des populatins âgées

Une multitude de facteurs peuvent concourir à l’isolement et à la solitude des seniors7. La baisse de la natalité et l’allongement de l’espérance de vie contribuent depuis quelques décennies au vieillissement de la population. Par ailleurs, l’espérance de vie des femmes étant plus élevée que celle des hommes, en Belgique, celles-ci ont plus de probabilité de se retrouver seules. Le veuvage est une des causes d’isolement dans les tranches de population plus âgées. Selon les chiffres de STATBEL8, à partir de 80 ans, il y a presque deux fois plus de femmes que d’hommes et, dès 90 ans, l’écart entre les deux triple, ce qui implique qu’environ 10.000 femmes se retrouvent seules. On constate en outre que les femmes sont plus isolées socialement et perçoivent une sensation de solitude plus marquée que les hommes9.

D’un point de vue sociétal, le statut des femmes a évolué, entraînant un glissement de leur rôle familial : les femmes travaillent et ne peuvent plus assumer auprès des membres de leur famille le temps et les soins parfois nécessaires quotidiennement. D’où la nécessité de recourir à des services ou à des personnes externes au réseau familial, avec les difficultés culturelles, relationnelles ou financières que cela peut comporter. Nous y reviendrons.

Un autre déterminant essentiel à considérer en matière d’isolement est l’étendue des rapports sociaux de la personne concernée. La participation à des activités sociales et culturelles ainsi que l'implication dans divers réseaux alimentent les liens sociaux et contribuent à diminuer les risques d’isolement. L’enjeu réside toutefois dans la diversification de ces réseaux, afin que l’éventuel démantèlement de l’un d’entre eux puisse être comblé par un autre. Par exemple, la rupture des contacts de nature professionnelle à la perte d’un emploi – ou à la pension – peut être compensée par le soutien du réseau familial et/ou amical de la personne. En ce qui concerne l’environnement familial, le départ des enfants du domicile ou une importante distance géographique entre parents et enfants peuvent également contribuer à l’isolement et à la sensation de solitude des seniors. Selon Céline Rémy, directrice de l’asbl Bras dessus Bras dessous, ce cas de figure est très fréquent : « 50% des personnes avec lesquelles nous travaillons sont isolées malgré le fait d’avoir encore de la famille. C’est une autre forme d’isolement. Ils ont de la famille, des enfants, mais soit ils habitent à l’extérieur de Bruxelles, soit ils habitent à l’opposé de chez leurs parents et donc n’arrivent à venir qu’une fois par semaine car ils travaillent et ont aussi des enfants »10.

Plus spécifiquement, les personnes les plus âgées (les plus de 85 ans) parmi le groupe des aînés sont statistiquement plus touchées par l’isolement social que les plus jeunes (65-74 ans) et moins armées socialement, c’est-à-dire qu’elles ne peuvent compter sur un large réseau social et se sentent seules. La perte d’autonomie (causée par un handicap, une maladie, une invalidité) dans les activités et tâches quotidiennes constitue aussi un important frein aux liens sociaux (si ce n’est avec le personnel soignant) et son incidence augmente avec l’âge. En Belgique, en 2012, 33% des personnes âgées dépendantes souffraient d’isolement social, contre 21% des personnes entièrement autonomes.

Enfin, économiquement parlant, si les seniors ont d’abord acquis une certaine indépendance grâce à l’instauration des pensions, ils sont nombreux aujourd’hui à souffrir de difficultés financières – on observe en effet un appauvrissement croissant de la population âgée. Les moyens financiers ont une part explicite de responsabilité dans l’isolement social des aînés.

Le faible capital économique

La population vieillissante est de plus en plus pauvre. Selon le Service Fédéral des Pensions, au 1er janvier 2018, la pension minimum garantie pour un salarié ayant une carrière complète est de 1.566,79 euros au taux de ménage et de 1.253,83€ au taux d’isolé11. Sur le terrain, la réalité est plus complexe. L’office belge de statistique constate, sur base des revenus de 2014, que 15,2% des personnes âgées de 65 ans et plus disposent d'un revenu inférieur au seuil de pauvreté qui se situait, en 2014, à 1.083€ net par mois ou 12.993€ net par an pour une personne isolée12.

Comme mentionné précédemment, en région bruxelloise, la part des personnes âgées de 65 ans et plus de la population totale est plus faible que dans les régions voisines. Il s’avère cependant que c’est à Bruxelles que le taux de seniors percevant la GRAPA (Garantie des revenus aux personnes âgées) est le plus élevé… 12% en 201713; soit deux fois plus que dans les deux autres régions du pays. La répartition au sein des communes bruxelloises est fortement inégale, avec par exemple 4% à Woluwe-Saint-Pierre et 26% à Saint-Josse-ten-Noode. Une disparité est également à signaler, entre les personnes âgées qui sont propriétaires de leur logement et celles qui doivent louer leur toit. En effet, disposer d’une habitation propre constitue un facteur de protection, une assurance non négligeable pour les personnes pensionnées ou n’ayant plus accès au monde du travail. Selon l’enquête menée par la Fondation Roi Baudouin en 2017 auprès de 2.000 seniors belges, « 66% des répondants sont (co)propriétaires de leur logement actuel, 26% sont (co)locataires et 8% vivent dans une autre structure (usufruit du logement, etc.). On observe une corrélation marquante entre le type de logement et le degré d’isolement social. En effet, les personnes qui vivent en appartement ont plus de chances d’appartenir au groupe présentant le degré d’isolement social le plus élevé, tandis que celles qui occupent une construction individuelle ont plus de chances de relever du groupe dont le degré d’isolement social est le plus faible »14.

Entre sur-recours et non-recours aux institutions...

Nombre de personnes âgées relativement autonomes font appel aux services de maisons de repos et de soins des CPAS pour des raisons économiques. L’Observatoire de la Santé et du Social bruxellois indique que des difficultés financières touchent une proportion importante des résidents O/A (profils de légère dépendance) des maisons de repos et de soins. « C’est en particulier dans les maisons de repos du CPAS que la part des personnes au profil O/A est de loin la plus importante : près de neuf résidents sur dix de ces institutions ne présentent qu’une dépendance légère. Alors même que le séjour dans une structure publique est de loin l’option la moins chère. Ces deux observations corroborent l’hypothèse que ces personnes choisissent de résider en maison de repos pour des motifs financiers, malgré le fait qu’elles soient encore relativement autonomes. Le sous-développement et le morcellement des services d’aide et soins à domicile en Région bruxelloise peut également expliquer la part importante des personnes autonomes qui résident dans les MRPA/MRS bruxelloises (…) Enfin, il se pourrait que nombre des personnes âgées bruxelloises vivent dans l’isolement et ne puissent pas faire appel à des membres de leur famille ou à des connaissances pour les aider et se retrouvent ainsi plus tôt en maison de repos.»15

De plus, les difficultés financières des personnes âgées contribuent à accentuer leur isolement : en effet, les seniors précarisés ont moins d’opportunités de tisser des liens sociaux ou de les entretenir. Il ne s’agit plus pour eux d’une priorité. Citons par exemple l’association Bras dessus Bras dessous (voir encadré), principalement active à Forest, qui est régulièrement confrontée à des personnes âgées faisant face à des fins de mois difficiles. Grâce à d’autres associations alentour, l’équipe fait le relais afin de trouver des colis alimentaires le temps que leurs aides sociales se mettent en place. La directrice de l’asbl en témoigne : « Beaucoup de personnes dans la commune ne font plus rien parce que cela coûte trop cher. Elles font passer la santé et la nourriture avant. Pour tout ce qui est lien social, il y en a beaucoup qui ne peuvent plus. »

Les personnes issues de la migration, surtout marocaine et turque, éprouvent quant à elles davantage de réticence envers les institutions pour personnes âgées (maisons de repos, de repos et soins, centres de jour)16. En effet, d’une part, leurs cultures voient la prise en charge des aînés comme un rôle à endosser par les enfants, la famille. Entraide familiale devenue pourtant compliquée à mettre en place dans le modèle de société du pays d’accueil. Vient s’ajouter à ce constat le non-recours à ces institutions, dû à une méconnaissance des services existants, à un manque de maîtrise de la langue, une difficulté d’accès à l’information… D’autre part, les structures existantes en Belgique ne correspondent en majorité pas aux besoins et habitudes de ces personnes en ce qui concerne l’intimité, la nourriture, etc. Par ailleurs, cette forme d’exclusion des institutions rencontre son pendant financier dans le nombre réduit de demandes du complément à la pension GRAPA adressées par les seniors immigrés, peu d’entre eux ayant connaissance de son existence.

Une vulnérabilité aussi bien culturelle – personnes qui s’étaient promis un retour au pays et qui n’ont pas la possibilité de le faire pour des raisons personnelles, de santé ou financières, isolement dû à la barrière de la langue, à l’éloignement des enfants qui travaillent, à un écart marqué avec les petits-enfants nés en Belgique de parents eux-mêmes nés ici… – que financière. Nombre de ces seniors ont peu de moyens et les femmes migrantes sont particulièrement concernées, surtout lorsqu’elles se retrouvent isolées à la suite du décès de leur mari.

 Voisinés, voisineurs

L’asbl Bras dessus Bras dessous a vu le jour en 2015. Son objectif premier ? Diminuer la solitude et l'isolement social des aînés et leur permettre de retrouver une place dans la société en créant un réseau de voisinage solidaire intergénérationnel et multiculturel.

Ce projet a dans un premier temps évolué au sein d’une commune connue pour sa multiculturalité à Bruxelles, celle de Forest. « Tous les services que nous proposons sont entièrement gratuits. C’est ouvert à tous, il n’y a aucune condition particulière. Culturellement aussi, on a un doux mélange de gens : Vénézuéliens, Rwandais, Espagnols ainsi que des Maghrébins »17. L’initiative s’est ensuite élargie à la commune d’Uccle et, prochainement, à Anderlecht.

Pour rompre l’isolement de certains seniors et (re)créer du lien dans le quartier, Bras dessus Bras dessous a conçu un concept original : celui de voisiné et de voisineur. Le voisiné est une personne de 60 ans ou plus, pour qui la solitude devient néfaste et qui aimerait rencontrer un voisin avec qui partager un moment de temps à autre. Le voisineur, quant à lui, est ce voisin disponible quelques heures par semaine et qui souhaite tisser des liens dans son quartier.

Concrètement, comment s’effectue la première rencontre entre ces habitants du même quartier ? L’équipe de Bras dessus Bras dessous se rend d’abord chez le futur voisiné. Lors de ce premier contact, la personne exprime ses envies, ses besoins. Céline Rémy, directrice de l’asbl : « On va passer du temps avec la personne aînée pour comprendre qui elle est, ce qu’elle aime ou pas, ce qu’elle n’a plus fait depuis des années parce que ça lui paraissait insurmontable seule, mais rêve de (re)faire ». Cet entretien est également l’occasion de connaître les préférences du senior quant au voisineur qui lui tiendra compagnie. Certains privilégient par exemple les contacts avec une femme plutôt qu’un homme.
Une fois les besoins du senior cernés, l’équipe rencontre des voisineurs afin de cibler comment ils souhaitent vivre ce bénévolat. « Une fois qu’on a rencontré les voisinés et les voisineurs et qu’on a en tête le duo qui pourrait fonctionner, on organise une première rencontre. On essaie de tisser ce premier lien de manière naturelle et puis une fois que cela est mis en place, la relation peut s’épanouir sans notre présence… On laisse passer quelques jours ou semaines, puis on appelle l’un et l’autre pour savoir comment cela se déroule », rapporte Céline Rémy.

Des difficultés sur le terrain

L’initiatrice et directrice du projet et son équipe sont convaincus : la solitude chez les seniors qui la vivent comme un fardeau a un impact majeur sur leur santé et leur qualité de vie. C’est pourquoi il est primordial pour l’équipe de réussir à nouer des contacts avec cette frange de la population fortement isolée. Et c’est bien ici que réside le premier obstacle rencontré durant ce travail de terrain : « L’isolement et le fait de ne pas avoir accès au net compliquent l’établissement du premier contact. Pour toucher les personnes les plus isolées, on travaille en réseau avec ce qu’on appelle leurs « acteurs de confiance » : les médecins, les infirmiers à domicile, les kinés, les pharmaciens… C’est grâce à tous ces acteurs de proximité que l’on parvient à faire connaître nos activités auprès de ces personnes. »

Le deuxième obstacle réside en ce qui caractérise la commune de Forest : sa multiculturalité. Incontestablement, le melting-pot au sein de cette commune est une richesse, mais qu’en est-il de l’acceptation par certains d’un concept tel que Bras dessus Bras dessous ? Est-ce vraiment évident de participer à un projet de ce type lorsque, culturellement, la solidarité et l’entraide avec les anciens sont si importantes ?
Céline Rémy commente : « Dans certaines cultures, on retrouve l’idée que s’il y a une grand-mère dans la maison, c’est à la famille de s’en occuper, qu’il n’y a pas de raison d’ouvrir la porte à un voisin. Que va dire la communauté à notre propos si elle apprend qu’on fait appel à une tierce personne ? Cela ne signifie pas pour autant que ces familles n’ont pas de besoins… Très souvent, les couples ont des enfants, un emploi et donc, même si la grand-mère habite dans la maison, les semaines défilent et elle, elle peut être seule tous les jours ».

Des avancées prometteuses

Depuis trois ans, l’équipe de cette association voit se créer de remarquables duos, chacun avec un rythme de croisière qui lui convient. Certains voisinés ont des visites régulières alors que d’autres préfèrent recevoir ou sortir de manière ponctuelle.
Toutes les trois semaines, au retour de la bibliothèque, Pauline18 passe chez un voisin avec ses trois enfants en bas âge pour lui apporter une dizaine de livres. C’est l’occasion pour eux de discuter, simplement, sans pour autant s’engager dans quelque chose de plus prenant.
Maria19 récupère quant à elle les colis de sa voisine qui travaille à temps plein. Le week-end, cette dernière prend à son tour le temps de rencontrer Maria autour d’un thé, de l’accompagner le temps d’une balade…

Bras dessus Bras dessous semble avoir réussi le pari de (re)créer des échanges intergénérationnels dans une commune aussi hétéroclite que celle de Forest. Et ce microcosme ne s’arrête plus de grandir : ces personnes isolées ont réussi à se créer elles-mêmes un nouveau réseau en élargissant leurs contacts grâce à des moments de rencontres entre voisinés et voisineurs. Repas de fin d’année, goûters au printemps, ateliers soupe les mardis sont autant d’occasions qui ont permis à certains de retrouver une vie sociale.

                                                                                                                                                                                                                                                     Yamina Seghrouchni

Pour un maintien à domicile de qualité

L’espérance de vie de la population belge augmente, mais l’espérance de vie en bonne santé stagne. Cela implique qu’à Bruxelles plus de personnes vont faire appel aux services d’aide et de soins à domicile subventionnés par la Cocof.

Le maintien à domicile est en effet l’option souvent préférée par les personnes âgées. Elle est par ailleurs favorisée par les mesures politiques afin d’endiguer le surinvestissement des maisons de repos et des hôpitaux. Dans les faits, un très faible pourcentage des personnes âgées vit en maison de repos20. Afin de soutenir cette volonté, il est crucial que des solutions soient proposées au niveau structurel : le manque de personnes qualifiées (infirmiers à domicile, aides-soignants) est une réalité qui ne va qu’en s’intensifiant. « (…) les conditions de travail jugées difficiles n’encouragent pas une partie de ces diplômés à exercer ce métier. Enfin, il est prévu qu’un nombre important de professionnels partiront prochainement à la retraite et on observe une augmentation du nombre de personnes qui travaillent en temps partiel. Si l’on veut rendre possible le maintien à domicile des personnes âgées, il est donc nécessaire de rendre l’emploi dans ce secteur plus attrayant. »21

En outre, une tension persiste entre l’attention à avoir quant à la charge et aux conditions de travail des employés – un horaire serré à tenir, l’enchaînement des patients, la charge physique – et la nécessité de veiller à la qualité des soins prodigués, en prenant en compte les implications psycho-sociales pour les usagers de ces services – intimité, empressement, lever extrêmement matinal, travailleurs différents qui se succèdent. Comment concilier ces aspects pour rendre le maintien à domicile le plus agréable pour les deux parties et de la meilleure qualité possible ?

Se mettre dans la peau de l’autre : une idée ingénieuse…

Pour un accompagnement adapté, la clé ne serait-elle pas de commencer par mieux comprendre ? Emilie Damien, ergothérapeute et référente pour la démence, souhaite sensibiliser les professionnels du secteur médical ainsi que les familles à « l’âgisme »22. Pour cela, elle propose au sein de son asbl « Les formations du Soi »23.

Les deux étapes principales de la formation

La première étape de la formation consiste à répondre à la question : « Comment voyez-vous les personnes âgées AVANT l’expérience ? ».
Suite à cela, les participants – membres de la famille ou personnel actif en maison de repos ou intervenant à domicile – enfilent une combinaison gériatrique qui simule un âge de 90 ans, sans pathologies particulières. Un parcours est mis en place dans l’environnement même du patient. Les participants sont ainsi immédiatement plongés dans la réalité de la vie quotidienne de leur patient ou de leur proche : se lever du lit, marcher jusqu’à la salle à manger, s’asseoir et se relever des toilettes ou encore monter les escaliers avec le poids de l’âge… Cette expérience physique dure en moyenne une trentaine de minutes.
L’ultime étape de la formation pour les participants est de compléter un nouveau questionnaire : « Comment voyez-vous les personnes âgées APRES l’expérience ? »

Emilie Damien, directrice de l’asbl, commente : « Lors de cette expérience, les actes simples de la vie quotidienne deviennent difficiles avec cette combinaison gériatrique. Cette mise en situation est souvent le début d’une prise de conscience de la part des soignants, certes, mais aussi des enfants ou autres membres de la famille. Le fils d’une résidente m’a un jour confié suite à cette expérience : "Et dire que je demande au personnel de l’institution de préparer ma mère tous les matins pour 8h30… Mais finalement, cela n’a pas de sens. Elle devrait prendre plus de temps pour elle le matin…"»24.

Le quotidien d’une personne de 90 ans

Afin de mieux comprendre le quotidien des personnes âgées, nous avons demandé à Emilie Damien de nous décrire ce qu’une personne de 90 ans vit au quotidien :
« Tout d’abord, l’impact du vieillissement commence dès le lever. La sensation de fatigue musculaire se fait déjà sentir dès les premiers mouvements. C’est pour cela que demander à une personne âgée de sauter de son lit pour que l’on enchaîne les soins n’est pas possible. C’est un énorme stress qu’on lui fait subir. Ensuite, les raideurs articulaires rendent chaque mouvement (se servir un verre et le boire, prendre sa chemise accrochée en haut de l’armoire…) difficile et demandent des efforts insoupçonnables. En se brossant les dents, on ne sollicite pourtant les muscles et articulations des membres supérieurs que pendant deux petites minutes ; mais la plupart des participants veulent arrêter après trente secondes tellement la fatigue musculaire est intense. Ce sont les mêmes parties du corps qui seront utilisées pour se brosser les cheveux, se laver la tête, enfiler un vêtement par le haut. Et rajoutons à cela les problèmes de vue et d’ouïe qui requièrent une attention accrue de la part de nos aînés.
Et puis, rien ne sert de saluer une personne âgée du bout d’un couloir : elle ne vous reconnaît pas, n’entend pas le bonjour que vous lui donnez. Cette situation banale rencontrée dans les institutions ou même en rue provoque des angoisses très importantes chez cette personne, qui va se demander pendant de longues minutes : « Qui m’a salué ? Que voulait-il me dire ? Va-t-il m’en vouloir de ne pas lui avoir répondu ? Etait-ce une chose importante que je devais savoir ? ». Pour rassurer la personne âgée, un contact physique, comme une poignée de main ou le fait de toucher l’épaule, peut suffire pour conférer un sentiment de sécurité. Elle saura que c’est à elle que l’on s’adresse et pourra ainsi entrer en véritable communication avec son interlocuteur. On parle de toucher relationnel.
Par ailleurs, le manque de mobilité accentue l’isolement de la personne âgée. D’où l’importance d’être dans un environnement facile d’accès, adapté et pensé pour ses possibilités physiques mais aussi visuelles (la signalétique est un point important), mais aussi de se sentir capable de faire encore beaucoup de choses de façon autonome. La valorisation est importante tout au long de notre vie. »

                                                                                                                                                                                                                                                     Yamina Seghrouchni

 L'appui des aidants-proches

Pour favoriser le maintien à domicile dans les meilleures conditions possibles, une des pistes à soutenir est sans doute celle des aidants proches. La reconnaissance d’un statut pour les aidants proches semble actuellement être l’une des perspectives envisagées pour soutenir la lutte contre l’isolement des personnes dépendantes – et notamment les personnes âgées en perte d’autonomie. Certaines associations (comme l’asbl Aidants Proches Bruxelles) luttent pour l’officialisation de la fonction d’aidant proche par les instances politiques bruxelloises. Selon une étude de la Fondation Roi Baudouin, près de 30% des Belges âgés de plus de 60 ans et 40% des plus de 70 ans n’ont jamais entendu parler d’aidants proches. « Peut-être la terminologie a-t-elle un rôle à jouer : il se peut que l’expression « aidant proche » soit trop inaccessible et qu’elle fasse obstacle à une connaissance plus large du contenu du concept. Par ailleurs, les aidants proches sont moins connus des personnes socialement plus isolées. »25

Quels défis pour Bruxelles ?

La population âgée de Bruxelles est contrastée et évolue à plusieurs vitesses, tant du point de vue de l’héritage socio-culturel qu’elle peut véhiculer, que des moyens financiers dont elle dispose. Comment faire en sorte que notre ville soit solidaire des aînés, inclusive, à la hauteur de la diversité dont elle fait preuve ? Comment recréer davantage de contacts, de relations sociales et intergénérationnelles au sein de notre capitale ? 
De même, comment proposer une réelle diversité de lieux d’accueil de jour et/ou de soins, d’endroits proposant des activités variées permettant d’entretenir son réseau social, de services facilitant le maintien à domicile ? Le tout financièrement accessible, afin que les personnes âgées les plus précarisées puissent avoir le choix et ne soient pas contraintes à une solution unique ou à l’isolement social. Il est nécessaire de réfléchir pour Bruxelles à des solutions pouvant répondre à la variété des profils rencontrés sur le territoire bruxellois, à la multiplicité des envies et besoins des aînés, aux spécificités des différentes cultures, aux moyens financiers de chacun...
Un dialogue avec les personnes concernées – professionnels et bénéficiaires – paraît essentiel, tout comme le soutien politique et financier de projets permettant aux personnes âgées de recréer du lien social et de (re)devenir acteurs de leur vie – et non uniquement des êtres dépendants dénués de valeur dans notre société jeuniste. Quelle réponse donner à la nécessité de nouveaux services ? Une plus grande attractivité du secteur pour les professionnels ? Un renforcement des possibilités de bénévolat ?

Dossier rassemblé par Marinn Trefois

1.  HENRARD J-C., « Représentations du vieillissement et de la vieillesse », L’observatoire n°75, mars 2013, p. 9-13.
2. https://statbel.fgov.be/sites/default/files/files/documents/FR_kerncijfers_2017_web.pdf.
3. VANDRESSE M., Perspectives démographiques 2016-2060. Population et ménages, BFP (Bureau Fédéral du Plan), mars 2017, https://www.plan.be/admin/uploaded/201703070756530.FOR_POP1660_11440_F.pdfbe/admin/uploaded/201703070756530.FOR_POP1660_11440_F.pdf, p. 28.
4. « Les personnes âgées et les maisons de repos et de soins en Région bruxelloise », Les Notes de l'Observatoire n°3, Observatoire de la Santé et du Social, 2016, p. 8.
5. VANDENBROUCKE S. et al., Vieillir, mais pas tout seul. Une enquête sur la solitude et l’isolement social des personnes âgées en Belgique, Bruxelles, Fondation Roi Baudouin, 2012.
6. « Choix de vie durant les vieux jours : enquête auprès de plus de 2000 personnes de 60 ans et +. Synthèse », Bruxelles, Fondation Roi Baudouin, 2017, p. 5.
MAGGI P., DELYE S., GOSSET C. et al.,
7. « L’isolement social chez les personnes de 65 ans et plus en Belgique : sa prévalence et ses déterminants », L’observatoire n°75, mars 2013, p. 54-58.
8. Chiffres clés. Aperçu statistique de la Belgique, 2017, https://statbel.fgov.be/sites/default/files/files/documents/FR_kerncijfers_2017_web.pdfbe/sites/default/files/files/documents/FR_kerncijfers_2017_web.pdf.
9. MAGGI P., DELYE S., GOSSET C. et al., op. cit., p. 57.
10. Voir l’encadré plus bas.
11. https://www.onprvp.fgov.be/FR/futur/calculate/minimum/Pages/default.aspxcalculate/minimum/Pages/default.aspx.
12. Service de lutte contre la pauvreté, la précarité et l'exclusion sociale, http://www.luttepauvrete.be/chiffres_personnes_agees.htmwww.luttepauvrete.be/chiffres_personnes_agees.htm.
13. Baromètre social. Rapport bruxellois sur l’état de la pauvreté, Observatoire de la Santé et du Social, 2017, p. 26, http://www.ccc-ggc.irisnet.be/sites/default/files/documents/graphics/rapport-pauvrete/barometre-welzijnsbarometer/barometre_social_2017_fr.pdfwww.ccc-ggc.irisnet.be/sites/default/files/documents/graphics/rapport-pauvrete/barometre-welzijnsbarometer/barometre_social_2017_fr.pdf.
14. « Choix de vie durant les vieux jours : enquête auprès de plus de 2000 personnes de 60 ans et +. Synthèse », Bruxelles, Fondation Roi Baudouin, 2017, p.11-12.
15. « Les personnes âgées et les maisons de repos et de soins en Région bruxelloise », Les Notes de l'Observatoire n°3, Observatoire de la Santé et du Social, 2016, p. 22.
16. Vieillesse et migration, entre enracinement et déracinement. L’expérience solidaire de la Maison Biloba à Bruxelles, Espace Seniors, 2015, p.3.
17. Céline Rémy, directrice de l’asbl Bras
18. Nom d’emprunt.
19. Nom d’emprunt.
20. « Les personnes âgées et les maisons de repos et de soins en Région bruxelloise », Les Notes de l'Observatoire n°3, Observatoire de la Santé et du Social, 2016, p. 2.
21. MAASEN K., « Le maintien à domicile des personnes âgées et des innovations dans l’organisation du travail des infirmiers en soins à domicile », Vieillissement et société. Catégorisations, Travail, Politiques sociales, Academia L’Harmattan, 2017, p. 112.
22. « âgisme », selon Robert N. Butler, psychiatre et gérontologue : discrimination que subissent les personnes âgées.
23. http://lesformationsdusoi.be/index.php/le-soi-professionnel/le-soi-professionnel/.
24. Emilie Damien, entretien du 28/02/2019 lors d’une sensibilisation à la résidence service DOMITYS l’Ecrin vert.
25. « Choix de vie durant les vieux jours : enquête auprès de plus de 2000 personnes de 60 ans et +. Synthèse », Bruxelles, Fondation Roi Baudouin, 2017, p.14.

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