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Trapes, un réseau pour prévenir le surendettement

Le nombre de personnes qui n’arrive plus à rembourser leur(s) emprunt(s) est une réalité vécue par près de 3,6 % de la population, soit un peu plus de 350.000 Belges. À Bruxelles, le pourcentage est plus élevé avec 5,4% de débiteurs défaillants. Sans compter les personnes surendettées qui ne sont pas reprises dans ces statistiques, car elles n’ont pas de prêts, mais qui n’arrivent tout simplement pas à régler leurs factures de base (loyer, énergie, eau, soins de santé…). Pour tenter de prévenir cette situation, l’asbl Trapes (Tous en Réseau Autour de la Prévention et l’expérience du Surendettement) est reconnue depuis 2018 comme réseau en action sociale. Son objectif ? Oser parler du surendettement avec tous les protagonistes concernés.

 Trapes1Pour aider les Bruxelloises et les Bruxellois qui rencontrent des difficultés à joindre les deux bouts, au point de ne plus pouvoir honorer leurs factures, il existe des services de médiation de dettes, au sein des CPAS bruxellois, mais également issus du milieu associatif. La médiation de dettes amiable pratiquée par ces services (32 en Région de Bruxelles-Capitale), ainsi que la procédure judiciaire de règlement collectif de dettes qui se déroule devant le juge du travail, poursuivent cet objectif de rétablir la santé financière des personnes en difficultés moyennant l’adoption d’un plan de payement des dettes, qui aménage les remboursements afin de rendre la charge financière supportable et compatible avec une vie décente.

Afin de soutenir les personnes surendettées dans leurs démarches et leur permettre de partager leur vécu avec d’autres, des groupes de soutien ont été mis en place en 2013 par le groupe prévention du Centre d’appui aux services de médiation de dettes bruxellois, qui encadre ces services et les représente en tant que Fédération1. C’est à partir de l’expérience au sein de ces groupes de soutien que l’importance de réunir des personnes vivant ou ayant vécu le surendettement et des travailleurs sociaux engagés sur le terrain est apparue de manière de plus en plus évidente pour améliorer la prévention du surendettement. En effet, les professionnels sont au service des personnes en difficultés au quotidien. Mais ces dernières sont au coeur du problème: elles ont vécu le surendettement, en connaissent les rouages et en appréhendent les conséquences mieux que quiconque. En devenant actrices au sein d’un réseau, ces personnes sont ainsi reconnues dans leurs compétences.

Créer un réseau

Avec cinq médiatrices de dettes, les deux animateurs ainsi que des personnes surendettées participant aux groupes de soutien, l’idée d’un réseau autour de la prévention du surendettement a pris forme fin 2016. Ce projet répondait à ce constat évident : le besoin des participants aux groupes de soutien de partager leur expérience avec des professionnels de la médiation de dettes et de devenir des pairs-aidants ou encore des témoins du vécu, comme on les appelle au sein du réseau, c’est-à-dire des personnes référentes pouvant faire bénéficier les structures et les professionnels de conseils relatifs à la prise en charge et à la bientraitance des personnes en situation de surendettement. Nat, Etienne, Françoise, Amin, Samy, mais aussi Hélène participent activement aux réunions et veillent à ce que leurs points de vue soient entendus. Cette dernière nous parle de son expérience du réseau avec beaucoup d’enthousiasme : « Au sein de Trapes, il y a une réelle écoute entre professionnels et personnes ayant vécu le surendettement : chacun est sur pied d’égalité et les rapports sont très équilibrés. La parole circule bien et on a aussi suivi des formations pour former un groupe et avoir une parole commune. Le travail sur les outils de prévention (des vidéos, du théâtre) suit la même logique : aider les personnes surendettées à faire des choix éclairés, permettre aux professionnels de mieux comprendre ce qui est arrivé aux personnes surendettées. Le fait de pouvoir témoigner de notre vécu a vraiment un impact important : j’en ai fait l’expérience lors d’une formation pour des assistants sociaux, où le réseau était invité à présenter la question du surendettement. C’est important que des futurs professionnels puissent aussi entendre notre point de vue. »

Une charte a été rédigée et signée par les membres qui ont rejoint le réseau petit à petit (voir encadré), à savoir la Free Clinic, Wolu Services, le Service social juif, l’Espace social Télé Services, la Maison de la famille, le CPAS de Watermael-Boisfort, le Centre d’appui aux services de médiation de dettes bruxellois, le service de prévention de la commune de Saint-Josse… Dix membres le sont à titre personnel, parmi lesquels des personnes vivant ou ayant vécu le surendettement.

Une charte pour encadrer le croisement des savoirs et des pratiques

Dans le cadre des relations d’aide, on assiste bien souvent à la rencontre d’acteurs qui ne sont pas sur un même pied d’égalité. D’un côté, les institutions, les politiques, les chercheurs qui occupent une position haute, en ce qu’ils maîtrisent des compétences d’expression, d’énonciation, d’intellectualisation pour délivrer un savoir socialement reconnu, communicable, construit dans la durée. De l’autre, les femmes et les hommes en situation de pauvreté et d’exclusion sociale qui occupent d’emblée une position basse, traités en objets.

Pour tenter de neutraliser ces positions hautes et basses, le croisement des savoirs et des pratiques est un dispositif qui nécessite des prérequis, comme la prise de conscience d’un changement nécessaire, le fait de considérer chacun comme détenteur de savoirs, veiller à équilibrer des membres du réseau et se placer ensemble dans une position de recherche. Cela suppose également la présence effective des personnes en situation de pauvreté, l’absence de lien de dépendance entre les acteurs et la reconnaissance de chaque groupe d’appartenance, l’établissement d’un espace de confiance et de sécurité, et la garantie d’une parité dans l’échange, en mettant en oeuvre une méthodologie spécifique, basée sur l’expérience de chacun, le rythme et la durée, et une construction collective pour un croisement et non une addition des savoirs.

Pour répondre à ces prescrits, le réseau se donne comme fondement la pensée d’Axel Honneth, philosophe et sociologue allemand, pour une vision alternative et critique de la problématique du surendettement au sein des enjeux de la société actuelle. Cette vision est basée sur le concept de reconnaissance, avec le souci du respect de la dignité humaine qui sous-tend l’action sociale. Cette reconnaissance repose sur trois dimensions, affective (reconnaissance par l’amour, la convivialité, l’échange du vécu), juridique (reconnaissance par la défense des droits de la personne et la facilitation de l’accès à ces droits) et citoyenne (reconnaissance par la prise de parole et l’action politique et citoyenne pour une place active dans la société).

Réunir des moyens

Pour mener à bien ses projets, le réseau avait besoin de moyens. Confiante dans la dynamique du groupe et des personnesressources, Corine Vande Casteele, médiatrice de dettes à la Free Clinic et membre fondatrice du réseau, explique les démarches entreprises : « Nous avons contacté le cabinet chargé de la politique de l’action sociale et c’est lui qui nous a aiguillé vers la création d’une asbl afin de pouvoir assurer financièrement les projets à venir par un subside. L’objet social de l’asbl est donc bien de développer des actions de prévention primaire (public large), secondaire (public fragilisé financièrement) et tertiaire (public déjà surendetté), par le biais d’outils de prévention, en veillant à l’articulation des personnes directement concernées. Le réseau Trapes se veut aussi être un observateur et un porte-parole auprès des acteurs sociaux et juridiques ; il sensibilise ces milieux, ainsi que le grand public, mais a également un rôle de plaidoyer auprès des décideurs judiciaires et politiques. »

Ce réseau bruxellois d’acteurs de prévention du surendettement, d’abord informel, est donc devenu l’asbl Trapes en novembre 2017. Une première assemblée générale a eu lieu, avec onze fondateurs signataires. Environ dix autres personnes participent aux réflexions sans être membres effectifs. Le CA est mixte, rassemblant des professionnels et des personnes ayant vécu le surendettement en nombre égal. Par ailleurs une demande d’agrément en tant que réseau en action sociale a été acceptée le 1er mai 2018. C’est un décret du 5 mars 2009 relatif à l’offre de services ambulatoires dans les domaines de l’action sociale, de la famille et de la santé qui reprend cette notion de « réseau en action sociale » (articles 177 et suivants). Les services ambulatoires concernés doivent être issus des secteurs suivants : santé mentale, toxicomanie, centre d’action sociale globale, planning familial, maison médicale, médiation de dettes, aide aux justiciables, « Espaces-Rencontres », coordination de soins et services à domicile, soins palliatifs, aide à domicile ou centre d’accueil téléphonique. En fonction de leur objet, les réseaux mettent en oeuvre des activités de soins, d’action sociale ou d’assistance familiale. La finalité des réseaux est d’améliorer la coordination, la complémentarité, la pluridisciplinarité, la continuité et la qualité en faveur des bénéficiaires et/ou de la population du territoire desservi. Les réseaux ainsi reconnus par la COCOF s’organisent sur une base géographique, autour d’une ou de plusieurs thématiques. Ils constituent une forme d’action collective sur la base d’une démarche volontaire de coopération, unissant des services ambulatoires, des services d’accompagnement et d’autres associations, dans des relations non hiérarchiques.

Se donner les outils

L’objectif de Trapes est de mettre sur pied des projets d’action et de prévention dans le domaine du surendettement. Néanmoins, le réseau est conscient que ce projet novateur confronte également à l’expérimentation de la relation, de la communication, du travail ensemble, du «comment parler ensemble» en se respectant et en acceptant les différences et particularités de chacun. Il s’agit de prendre le temps de s’apprivoiser. Car, comme l’a précisé Joseph Wresinski, fondateur du mouvement ATD Quart Monde, « croiser les savoirs, ce n’est pas additionner les savoirs. Croiser, c’est se confronter, c’est-à-dire s’exposer au savoir et à l’expérience de l’autre, pour construire une plus-value. L’enjeu n’est pas seulement une meilleure compréhension réciproque, mais également la mise en oeuvre d’une démarche permanente de démocratie participative au sein de laquelle les personnes en situation de pauvreté seraient acteurs à part entière ».

C’est pourquoi en 2019, deuxième année de reconnaissance comme réseau en action sociale, les membres de Trapes ont suivi une formation en intelligence citoyenne, avec Majo Hansotte2, docteur en philosophie et lettres et formatrice. Le but recherché par tous : parvenir à passer du Je individuel au Nous collectif dans la prise de parole et la mise en oeuvre d’outils de prévention. Trois journées de formation se sont déroulées en mars 2019 et ont permis aux 25 participants du réseau d’apprendre à parler la même langue et sur pied d’égalité, tout en envisageant concrètement des moyens d’action spécifiques à Trapes. Que ce soit à travers le théâtre, des capsules vidéo, un site Internet ou une brochure de présentation, il s’agissait de réfléchir aux messages visant à toucher les citoyens, sur ce qui est juste et injuste, ce que l’on revendique et que l’on refuse autour du surendettement. Des actions comme des sketchs, des affiches, la création d’un spectacle, de capsules vidéo ont été évoquées et scénarisées, pour passer du « subir » à l’« agir » et surtout construire un discours narratif qui soit porteur d’émotions, d’interpellations et de changements.

Autre activité dans la suite de la formation avec Majo Hansotte : quatre journées de travail organisées en septembre et animées par Patou Macaux et Grégory Blaimont, de la Compagnie du Campus, pour créer avec les membres de Trapes une pièce de théâtre-action, notamment autour des saisies judicaires et du monde des huissiers de justice. Avec l’humour, comme outil central, la réalisation est attendue pour 2020.

Des projets concrets

Des réunions mensuelles de Trapes ont lieu depuis près de deux ans et permettent d’échanger et d’élaborer autour des projets en deveni. L’un d’eux consiste à renforcer les groupes de soutien, actifs ou en création, notamment sur les communes de Woluwé-Saint-Lambert et Saint-Gilles. Une série de contacts sont en cours pour étendre leur rayon d’action et rassembler de nouveaux candidats pour ces groupes. Une formation pourrait également être organisée par le réseau pour former des nouveaux animateurs.

En collaboration avec le Forum-Bruxelles contre les inégalités, qui débute en octobre 2019 son projet d’école de transformation sociale, en collaboration avec le CBCS, la FDSS, Bruxelles-Laïque et l’HE2B/IESSID, deux membres de Trapes ayant vécu le surendettement ont été interviewés en tant que témoins du vécu. 

Dans le même esprit de témoignages et d’interpellations des professionnels, une autre personne membre de Trapes était déjà intervenue lors du colloque de l’Observatoire du crédit et de l’endettement sur la procédure judiciaire de règlement collectif de dettes et le vécu des personnes surendettées.

Autre démarche participative en cours : la collaboration à la réalisation de capsules vidéo sur la médiation de dettes amiable et le règlement collectif de dettes, avec le Centre d’appui aux services de médiation de dettes bruxellois. Alors qu’il existe déjà des outils de même nature, Trapes et le CAMD souhaitent que ces capsules soient conçues pour permettre à la personne en difficulté de faire un choix entre la médiation amiable et la procédure judiciaire et qu’elle puisse être entendue par le professionnel qui traitera son dossier. Une brochure d’information a également été réalisée afin de faire connaître les objectifs du réseau Trapes ; un site Internet reprend des informations sur le réseau, ainsi que des témoignages : www.trapes.be.

Nathalie Cobbaut

Trapes2
Pour plus d’infos sur le réseau : contactez
Corine Vande Casteele, Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser., 0479/099 074.

Pour plus d’infos sur les groupes de soutien :
Alain Joret, Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser., 0486/52 50 39.

Si vous souhaitez contacter un témoin du vécu :
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 1. CAMD, boulevard du Jubilé 153-155, 1080 Bruxelles – 02/217 88 05 www.mediationdedettes.bewww.mediationdedettes.be.
2. Sa démarche est notamment décrite dans un ouvrage paru aux éditions De Boeck, en février 2015 et intitulé « Les Intelligences collectives – Comment se prend et s’invente la parole collective ? ».

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