Filmé par Maya Duverdier et Joe Rohanne, « La Bienvenue » est une invitation à plonger dans quatre lieux de liens bruxellois, ces espaces ouverts, co-gérés, où on peut simplement se poser ou, si on le souhaite, organiser ou participer à des activités collectives, génératrices de liens. Le film commence avec de gros plans d’images d’un jardin, accompagnés de trilles et chants d’oiseaux. C’est beau, c’est apaisant. La caméra enchaîne ensuite sur un groupe de personnes dont une raconte une anecdote qui fait rire les autres. L’ambiance est bon enfant, paisible, sereine.. Dans les lieux de liens, il y a des femmes, des hommes, des jeunes, des moins jeunes, des visages représentatifs de toute la diversité humaine. Il y a là des usager.e.s et des professionnel.le.s que rien ne distingue les un·e·s des autres, et cela est voulu ainsi. De premier abord, rien ne différencie ces lieux d’autres espaces collectifs qui existent à Bruxelles.
Impossible de parler de ce documentaire, sans évoquer Sophie Thunus, professeur de management des services de santé (UCL), qui travaille depuis longtemps sur la question de la désinstitutionnalisation des soins de santé mentale, plus particulièrement sur les lieux de liens et impliquée dans la réalisation de ce documentaire. Ceci explique aussi pourquoi le documentaire « La Bienvenue » doit être considéré comme une recherche-action sur les lieux de liens.
Des lieux soutenus par les pouvoirs publics
Pour planter le décor des lieux de liens, il faut remonter dans le temps, comme le propose un Etat des lieux réalisé par la LBSM et la Plateforme bruxelloise pour la santé mentale : « Le monde associatif bruxellois propose depuis des décennies des lieux d’accueil et d’initiative citoyenne dit communément ‘à bas seuil’ dans le secteur de la santé mentale. Ces lieux sont notamment héritiers de la grande mouvance de l’antipsychiatrie, de la thérapie institutionnelle comme de l’éducation populaire, de la cohésion sociale, de l’éducation permanente et ses interfaces avec la culture au sens large, de divers maillages social-santé, etc. Dans cette généalogie ont émergé, notamment dans le passé, les clubs thérapeutiques, les multiples projets communautaires d’initiatives en santé mentale, des communautés thérapeutiques, foyers divers et maisons de quartiers, AMO, maisons de cohésion sociale, etc. Leur ouverture à ces multiples facettes de la vie citoyenne en fait des acteurs précieux dans le tissage et retissage des citoyens en souffrance mentale avec la vie courante de chacun d’entre nous, œuvrant à la déstigmatisation de la notion de santé mentale et la remobilisation des forces vives de chaque citoyen dans sa capacité à recréer la formule de vie qui lui convient. Ce champ d’action multilatéral n’en facilite pas toujours la définition et donc le soutien par les pouvoirs subsidiants qui fonctionnent par ministères, publics cibles et missions spécifiques[1] ».
A Bruxelles, où la compétence des matières santé est répartie entre plusieurs entités fédérées, une partie d’entre elles est gérée par la Commission Communautaire commune (Cocom). C’est à ce titre qu’une partie des lieux de liens bruxellois sont financés par cette institution. D’autres le sont par la Cocof et d’autres acteurs publics. Comme le rappelle Samira Kholti, psychologue au sein de la cellule « Institutions de soin et santé mentale » (Vivalis/Cocom), les lieux de lien prennent leur essor à la suite du plan de relance et de redéploiement lancé par le gouvernement bruxellois en 2020. En santé mentale, il y a eu un appel à projets pour financer des lieux à bas seuil, ouverts sur le quartier, de façon à favoriser le plus possible l’entrée des personnes qui pourraient être concernées et intéressées. Ces lieux sont aussi déstigmatisés, dans le sens où « on ne doit pas percevoir la notion de dispositif clinique. On n’y vient pas parce qu’on a des problèmes de santé mentale, explique Samira Kholti, mais parce qu’on habite le quartier, on a besoin de rentrer en lien, on a envie de participer à des activités, etc. »
Les liens qui soignent
Les lieux de liens se veulent inclusifs, ouverts sur le quartier, où tout un chacun est le bienvenu. Il y en a de styles différents, avec des fonctionnements différents, dans des quartiers différents. Comme le souligne la psychologue, c’est un lieu qui peut presque ressembler à un café pour certains d’entre eux. « Ils sont hébergés dans des maisons et des activités y sont proposées. Mais à la différence d’autres lieux,les lieux de liens sont construits avec les personnes qui sont là : le choix et les animations d’activités par exemple sont décidésensemble. Évidemment, il y a toujours des permanents, des personnes financées par le cadre, mais ces dernières ne vont jamais se présenter comme des soignant·e·s, des accompagnateur·rice·s ou des éducateur·rice·s. Elles vont se présenter comme des personnes qui participent au lieu de liens ».
Si les lieux de liens sont ouverts sur le quartier et à tous, il n’en reste pas moins que beaucoup de celleux qui les fréquentent ont un passé en parcours psychiatrique, parfois lourd. L’initiative même de ces lieux vient des professionnel·le·s de la santé mentale et beaucoup travaillent encore dans les différentes structures institutionnelles dédiées[2]. Mais comme on l’explique du côté de Vivalis, dans les lieux de liens, ce n’est pas la maladie qui est mise en avant ou le fait que les personnes doivent se soigner, c’est leur personne : qu’est-ce qu’elles souhaitent ? Comment souhaitent-elles participer ? Samira Kholti : « Chacun·e participe à la hauteur de ses moyens, de ce qu’iel souhaite. En réalité, ce que les personnes apprécient, c’est qu’elles retrouvent un petit peu leur place de personnes à part entière qui ont des choses à partager, à offrir, avec une histoire à raconter, autrement que par le prisme de la maladie. Et ce qui va être en fait thérapeutique dans les lieux de liens, c’est la co-présence, le lien à l’autre. C’est le lien qui soigne, qui est vecteur de soins ».
Anoutcha Lualaba Lekede