(In)ÉgalitésAnalyses
11.03.2026
Numero: 25

Pratiquer un sport n’est pas à la portée de tous·tes

Les Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina 2026 auront sans doute offert au monde des moments d’émotions fortes. Comment ne pas s’émerveiller des prouesses de ces corps surentraînés et du sentiment de communion qui peut se dégager de ces grandes messes sportives ? Comment ne pas saluer les valeurs que le sport véhicule, telles que l’endurance, le fair play, la neutralité, la justice ou encore l’équité ? Pourtant, le sport est encore un des bastions du patriarcat et du conservatisme, où les changements peinent à prendre place. C’est ce qu’analyse Le corps en jeu : sport, genre et pouvoir, une publication qui a été présentée lors d’une rencontre organisée par le Mouvement Présence et Action Culturelles (Pac) et l’association Corps écrits en février dernier.

e-Mag Bruxelles santé 25 Pratiquer un sport n’est pas à la portée de toutes et tous

Les personnes aimant le sport auront sans doute suivi avec attention et enthousiasme les prouesses des sportifs dans les différentes disciplines olympiques d’hiver.. Quand on dit « sportifs », il s’agit bien d’athlètes masculins et féminins, car le sport s’est largement construit sur le modèle binaire d’une société historiquement patriarcale. Comme le rappelle July Robert, chargée d’études à la PAC et autrice de l’analyse, « l’histoire du sport en Occident remonte à l’Antiquité, lorsqu’en Grèce naissent les Jeux olympiques (…) Le sport est vécu à cette époque, comme un domaine réservé aux hommes afin qu’ils puissent y apprendre la virilité et la sociabilité masculine. Depuis toujours, c’est en s’exerçant à des jeux corporels que les jeunes garçons apprennent à être des hommes[1] ». Qu’en est-il des femmes ?

Actuellement, voir les femmes concourir dans les différentes disciplines sportives, olympiques fait oublier combien leurs présence et participation sont relativement nouvelles dans la pratique sportive. Ce n’est, par exemple, qu’en 1960 qu’elles sont autorisées à courir le 800 mètres ; en 2000, à sauter à la perche ; en 2014, à enfin pratiquer le saut à ski ; en 2021, aux Jeux olympiques de Tokyo – présentés comme étant les plus égalitaires de l’histoire –, le 1.500 mètres nage libre[2]. Depuis longtemps, les femmes sont écartées de la pratique sportive pour préserver leur corps de la fatigue, des blessures et autres. Aujourd’hui encore, elles ne peuvent toujours pas participer à un décathlon ou pratiquer la lutte gréco-romaine[3]. Ce qui fait dire à July Robert dans son analyse : « Le sport, depuis toujours, est une activité masculine, faite par les hommes pour les hommes afin qu’ils restent des hommes. Il est également le lieu de production et de reproduction de la masculinité hégémonique[4] ». ».

Au quotidien, le sport reste compliqué pour beaucoup

Les difficultés sont également présentes à l’échelle de nos quartiers, comme en ont témoigné Marie-Amah, membre et co-fondatrice de l’association Fat Friendly, et Bo Rainotte, poète punk et artiviste, invités à s’exprimer lors de la rencontre qui s’est déroulée en février dernier. Les deux œuvrent, jour après jour, à améliorer l’accessibilité à la pratique sportive pour les personnes FINTA, acronyme désignant les Femmes, les Intersexes, les Non-binaires, les Transexuels et les Asexuels.

On connaît les bienfaits du sport pour la santé mentale et la santé physique. Cependant, comme l’a rappelé July Robert, modératrice de la rencontre, on parle moins de son importance pour l’émancipation sociale et l’ouverture aux autres. Or, tout un pan de la population ne fréquente pas, par exemple, les espaces sportifs. L’association Fat Friendly, qui travaille sur les questions de grossophobie[5], lutte contre les discriminations à l’égard des personnes grosses et milite pour la défense de leurs droits, explique cette situation, notamment par une conduite d’auto-exclusion. Marie-Amah, membre de Fat Friendly, parle de barrières physiques qui poussent les personnes grosses à s’auto-exclure de nombreux lieux publics en se posant de nombreuses questions : « Vais-je pouvoir arriver jusque-là ? », « Va-t-il y avoir un tourniquet à l’entrée qui va me mettre mal à l’aise ? », « La cabine où se changer sera-t-elle à ma taille ?  »… A ces interrogations, s’ajoutent parfois des problèmes de mobilité qui croisent les questions de handicap et les difficultés rencontrées par certains seniors.

A ce qui précède, s’ajoutent les violences que les personnes s’attendent à recevoir du personnel ou d’autres usagers. Marie-Amah : « Il y a une anticipation de ces violences et de ces barrières qui explique que beaucoup ne vont même pas pousser la porte d’un lieu et vont s’attendre à ce que cela se passe forcément mal. »

L’association, qui depuis ses débuts rêvait d’un lieu où il serait possible de se mettre en mouvement sans peur et dans la joie, s’est vu accorder un créneau d’horaire à la piscine d’Ixelles, la plus ancienne de Bruxelles, qui, après avoir été rénovée en profondeur pendant quatre ans[6], a rouvert ses portes fin 2024. Ce créneau pour personnes grosses, en non-mixité, a lieu tous les dimanches de 19h30 à 20h30, hors vacances scolaires. Pendant cette heure, le bassin est partagé entre un cours d’aquagym pour quinze personnes et un espace ouvert à la nage libre pour quinze personnes également. Le bilan ? Ce créneau rencontre un grand succès et des personnes qui, parfois, ne s’étaient plus rendues à la piscine depuis une dizaine d’années en ont retrouvé le chemin.

Faire réfléchir et agir

Bo Rainotte, poète punk, homme trans qui fréquentait pour sa part la piscine d’Etterbeek, a également commencé à fréquenter la piscine d’Ixelles, plus proche de chez lui. Lors des étapes de sa transition, il a subi des opérations qui lui permettaient d’aller nager sans porter de haut de maillot. A la piscine, il a été confronté à une transphobie frontale : les regards, les insultes, le rejet dans les douches, etc. Il a dû affronter de nombreuses étapes difficiles. Comment surmonter cette transphobie ? Il a commencé à faire des stories en racontant ce qu’il vivait à la piscine. Finalement, il les a rassemblées pour les publier sous forme d’un livre. Son objectif ? Encourager d’autres personnes trans à venir à la piscine, elles l’y trouveront certainement.

Lors des échanges, Marie-Amah et Bo sont ainsi venus pointer des discriminations encore trop présentes dans notre société qui impactent physiquement et mentalement de nombreuses personnes, les empêchant de prendre soin d’elles comme elles le souhaiteraient. C’est donc à chaque citoyen, à chaque professionnel, à chaque structure en lien avec les populations discriminées, de réfléchir et trouver comment améliorer l’inclusivité de tous à son niveau.

Anoutcha Lualaba Lekede

 

[1] Robert J., Le corps en jeu : sport, genre et pouvoir (Partie 1), PAC éditions, 2025, p. 10.
[2] Idem, p. 12.
[3] Id., p. 12.
[4] La masculinité hégémonique est comprise comme une configuration de pratiques qui permet à la domination masculine de continuer. Elle correspond à la façon actuellement la plus reconnue d’être un homme, impliquant que les autres hommes se positionnent par rapport à elle, et permettent de légitimer d’un point de vue idéologique la subordination des femmes à l’égard des hommes. Voir : Finstad_milion K. et Borel P., « Faut-il repenser les masculinités ? », sur : https://www.cge.asso.fr/faut-il-repenser-la-masculinite/.
[5] La grossophobie peut se traduire par des blagues, des réflexions sur le poids, des remarques dégradantes… Comme l’indique Unia sur son site les préjugés et les attitudes hostiles à l’égard des personnes grosses sont à la source de nombreuses discriminations interdites par la loi belge et les traités internationaux. Plus d’infos sur : https://wwww.unia.be/fr/dossiers/grossophobie.
[6] « Entièrement rénovée, la piscine d’Ixelles rouvre ses portes au public » (12/12/24), sur : https://www.rtbf.be/article/entierement-renovee-la-piscine-d-ixelles-rouvre-ses-portes-au-public-11477688.

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