DossierPolitiques de santé
11.03.2026
Numero: 25

Une seule santé, multidisciplinaire, intersectorielle et multiniveaux

Un quart des maladies et des décès dans le monde sont attribués à des facteurs environnementaux (qualité de l’air et de l’eau, alimentation, bruit…). Du fait de l’activité humaine, la santé des écosystèmes se dégrade. Et pourtant, évoluer dans un environnement de qualité et se connecter à la nature favorisent la santé humaine. Vous l’aurez compris : santé et environnement sont étroitement liés. Si le constat n’est pas nouveau, des approches, telles que la Santé globale (One Health), rappellent combien il est nécessaire d’agir pour la santé de tous les vivants. Et pour ce faire, il s’agit de favoriser la collaboration entre différents secteurs et à différentes échelles.

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« Santé environnementale et santé humaine sont les deux faces d’une même pièce, lance Christophe Dubois, directeur de l’asbl Réseau IDée, début février, en ouverture des 19e Rencontres de l’Education relative à l’Environnement (ErE)[1] (1). Pour le secteur environnemental, choisir d’aborder le thème de la santé, c’est une façon d’adopter des approches cohérentes et systémiques. Il s’agit de relier notre santé à celle de la planète. »

Réunissant près de 150 professionnel·les de l’éducation à l’environnement et de la santé, l’édition 2026 de ces rencontres avait en effet pour thème « Une seule santé », également connu sous son appellation anglophone « One Health ». Pour être plus complet encore, on parle même de « One World, One Health », si l’on retourne au fondement de l’expression, datant de 2004, lors d’un symposium international organisé par l’ONG Wildlife Conservation Society et né d’une prise de conscience face aux émergences virales (Ebola, SARS, H5N1…). Si l’approche n’est pas neuve, la pandémie de Covid-19 l’a mise sur le devant de la scène publique et à l’agenda politique, à l’échelle nationale et internationale.

Vous avez dit « One Health » ?

L’approche One Health vise avant tout à rappeler que les santés des êtres humains, des animaux, des végétaux et des écosystèmes sont liées et interdépendantes. Ça, c’est la base, celle proposée par un groupe d’experts de la FAO-OIE-OMS-PNUE dans une déclaration conjointe en 2021[2]. Il s’agit donc de trouver un équilibre entre ces différentes dimensions et de « créer de nouvelles méthodes de surveillance des maladies et de lutte contre celles-ci », souligne l’OMS, qui ajoute : « En tenant compte des liens entre la santé humaine, la santé animale et la santé environnementale, l’approche ‘‘Une seule santé’’ est envisagée comme un facteur de transformation contribuant à améliorer la santé dans le monde. »[3] (3)

Pour mieux cerner l’approche One Health, s’appuyer sur des thématiques plus concrètes est parfois plus parlant. Prenons l’alimentation, qui figure parmi les enjeux à la croisée des différentes dimensions du One Health. Les modes de production alimentaire et d’élevage, la consommation alimentaire, la sécurité sanitaire des aliments, les maladies d’origine alimentaire… : tous ces éléments liés à l’alimentation touchent la fois à la santé humaine, au bien-être animal et aux écosystèmes. Un autre exemple pourrait être l’aménagement du territoire, et plus particulièrement la verdurisation des villes, son impact favorable pour « les santés » en termes de biodiversité, de qualité de l’air, d’îlots de fraicheur, etc., mais aussi les questions suscitées en termes d’allergènes, notamment.

Simple et complexe

« L’approche One Health est à la fois simple et complexe », explique Nicolas Antoine-Moussiaux, professeur en approches intégratives de la santé, au Département des Sciences de la Santé Publique, aux Facultés de Médecine et de Médecine vétérinaire de l’Université de Liège. Intervenant aux 19e Rencontres de l’ErE, il développe : « La santé globale, c’est simple, puisqu’il s’agit de reconnaître une évidence : les santés humaine, animale, végétale et des écosystèmes sont liées et interdépendantes. » Il évoque l’unicité du vivant et donc la reconnaissance d’une même vulnérabilité partagée entre tous les vivants.

Mais s’intéresser aux autres santés nécessite une collaboration entre différentes disciplines et sources de savoirs (interdisciplinarité et intersectorialité) et d’articuler différents niveaux que sont l’international, le national, le local, l’individu (multiniveaux). « Et c’est là que l’approche est faussement simple, car il s’agit de se coordonner, pour comprendre et pour agir, poursuit Nicolas Antoine-Moussiaux. D’autant que l’approche One Health est aussi remplie d’incertitudes. Il s’agit donc de chercher à comprendre malgré le flou, en agissant, avec l’éthique du prendre soin, avec la capacité d’apprendre que prendre soin de soi et des autres, c’est prendre soin de son environnement. »

Et le professeur de conclure : « Une seule santé, ce n’est pas un effet de mode ou une approche opportuniste. C’est envisager l’environnement comme faisant partie de moi et moi faisant partie de mon environnement. C’est reconnaître la diversité dans l’optique de prendre soin. »

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), 23 % des décès et 25 % des pathologies chroniques dans le monde peuvent être attribués à des facteurs environnementaux : qualité de l’air intérieur et extérieur, qualité de l’eau, de l’alimentation, exposition aux produits chimiques, aux ondes, au bruit… Autrement dit, certaines maladies peuvent être déterminées, ou aggravées, par l’environnement dans lequel les êtres humains évoluent. Près d’un décès sur quatre dans le monde est lié à des conditions environnementales modifiables, donc qui pourraient être évitées.

Source : https://www.who.int/fr/health-topics/environmental-health

L’environnement, déterminant de la santé

Pour le secteur de la promotion de la santé, lier santé et environnement n’a rien de neuf. Aux côtés des facteurs sociaux, économiques, culturels, politiques, comportementaux et biologiques, les facteurs environnementaux figurent parmi les déterminants de la santé influençant l’état de santé des individus et des populations.

Présente aux 19e Rencontres de l’ErE, la professeur Anne Berquin, de l’UCLouvain, a précisément consacré son intervention aux déterminants de la santé. Cette spécialiste en médecine physique et réadaptation, coordinatrice du certificat « Soins de santé durable : agir pour transformer », commence par interroger l’assemblée : « Qu’est-ce qui fait que l’on soit plus ou moins en bonne santé ? Ce n’est pas que la bio-génétique et les soins de santé, loin de là. C’est aussi et surtout l’environnement physique, les comportements individuels et le contexte socio-économique. »

Nombreuses études à l’appui, elle s’attarde ensuite sur l’impact des facteurs environnementaux sur la santé humaine : « Les produits chimiques que l’on trouve dans l’air, dans les sols, dans l’eau, la pollution de l’eau, la pollution de l’air intérieur et extérieur, les environnements urbains, les changements climatiques, le bruit… Tout cela cause beaucoup de décès et de maladies non transmissibles. Les cancers arrivent en première position. Par exemple, en 2012, on estime que plus de 250.000 personnes en Europe sont décédées des suites de cancers liés à des causes environnementales, donc évitables. Viennent ensuite les pathologies cardiaques, pulmonaires, les accidents cardio-vasculaires et les pathologies de santé mentale. » Evoquant les déterminants économiques de la santé, Anne Berquin souligne par ailleurs que « quatre industries sont responsables d’un tiers des décès évitables dans le monde : les combustibles fossiles, l’agroalimentaire (malbouffe), l’alcool et le tabac. »

L’intervenante fait également un petit détour apaisant du côté des bénéfices de l’accès à la nature sur la santé humaine : « Accéder à un espace vert ou bleu (plan d’eau) va améliorer notre système immunitaire et la cohésion sociale. On bouge plus, on bouge mieux, ça favorise la détente, ça a un impact direct sur la santé physique et mentale des individus. »

Pour la professeure de médecine, « les mesures qui améliorent la santé sont souvent des mesures qui améliorent l’environnement et vice-versa. Cette notion coût-bénéfice mérite vraiment d’être utilisée parce que c’est une porte d’entrée valide, ce n’est pas juste un prétexte. »

Ajoutez-y les inégalités sociales

A cela s’ajoute le contexte socio-économique des individus : « Notre environnement socio-économique, nos comportements et notre environnement ‘biophysique’ sont profondément liés », poursuit Anne Berquin. Elle met alors l’accent sur le « gradient social en santé », afin de montrer « la relation linéaire entre la position socio-économique des individus et leur état de santé ». Elle pose le constat de la superposition des précarités sociales, environnementales et en santé. Autrement dit : moins vous êtes favorisé·es, moins vous aurez accès à un environnement de qualité, et plus votre état de santé sera impacté.

La professeure tire aussi la sonnette d’alarme : « Si les études montrent qu’il y a un lien entre le niveau d’éducation et l’adoption de comportements bons ou mauvais pour la santé, il ne s’agit pas de stigmatiser certaines populations. Il y a d’ailleurs un gros risque à éviter à tout prix, c’est que certaines personnes et certains discours politiques s’en emparent pour dire que ‘‘si vous êtes en mauvaise santé, c’est de votre faute, vous n’avez qu’à manger mieux, qu’à bouger plus, qu’à perdre du poids…’’. Or, beaucoup de littératures scientifiques montrent que le contexte socio-économique dans lequel on est éduqué façonne nos comportements et qu’il est extrêmement difficile d’en sortir. »

« Les inégalités sociales en santé découlent des conditions de vie, nous explique Anne Berquin. Et à partir du moment où ces différences sont évitables, ce ne sont pas, en réalité, des inégalités, ce sont des iniquités, donc des injustices. » Au terme de son intervention, elle insiste : « Les inégalités sociales devraient être des cibles prioritaires de toutes les politiques… »

Des ponts social-santé-environnement

A la croisée du social, de la santé et de l’environnement s’invitent encore bien d’autres enjeux. Comme la nécessité, pour le secteur des soins de santé (hôpitaux, maisons de repos…), de réduire son impact environnemental, par exemple. Ou encore ces nouvelles pratiques en santé (soins verts, prescriptions de nature…) visant à reconnecter les patient·es à la nature afin d’améliorer leur état de santé et leur bien-être global, tout en protégeant leur environnement[4].

Derrière l’approche One Health et derrière l’ensemble des réflexions et expériences de terrain liant social, santé et environnement, il y a une nécessité : créer des ponts entre ces différents secteurs. Collaborer, dialoguer, échanger, se former, développer des synergies et des partenariats, pour nourrir l’interdisciplinarité. Il s’agit certainement là d’une opportunité à saisir pour le secteur social-santé, tant décloisonner et collaborer sont sources de nombreux apprentissages. Et comme le dit si bien l’adage : « Tout seul, on va plus vite, ensemble, on va plus loin. »

Céline Teret

[1] Plus d’infos sur les 19e Rencontres de l’ErE : https://www.reseau-idee.be/fr/rencontres
[2] Voir la définition proposée par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE), le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en décembre 2021 :  https://www.who.int/fr/news/item/01-12-2021-tripartite-and-unep-support-ohhlep-s-definition-of-one-health
[3] Voir sur le site de l’OMS : https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/one-health
[4] Lire à ce propos « Nature sur prescription » dans Symbioses n°146, par C. Teret de Question Santé : https://www.reseau-idee.be/fr/symbioses/nature-sur-prescription

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