Chroniques
16.09.2026

Tous et toutes complices ?

Depuis quelques années, le climat social s’est tendu considérablement. L’irruption de l’ «état social actif » a progressivement resserré les contraintes imposées aux allocataires sociaux. Ces changements ont des effets sur la manière dont les professionnel·les du secteur social-santé sont perçu·es par les bénéficiaires de ces allocations. Cette perception oscille alors entre la bienveillance et la complicité avec le système qui les contraint 

Chroniques De L'animation 2

Nous sommes en novembre, dans un CPAS de la région du Centre. Question Santé, en la personne de son animateur propose une animation sur les relations entre la santé mentale et les normes sociales, dans le cadre d’un groupe de remobilisation à l’emploi.

L’ambiance est tendue. Certain·es bénéficiaires présent·es à cette séance sont contraint·es à participer aux activités du groupe, sous peine de sanctions pouvant aller jusqu’à la remise en cause de leur RIS, leur Revenu d’Intégration Sociale.

Le groupe a redémarré récemment après un arrêt causé par une réorganisation en interne. Aujourd’hui, contrairement à la manière dont le groupe fonctionnait auparavant, la référente du groupe ne sera pas présente pour l’animation.

Le poids de l’absence 

En ce qui concerne la présence d’un·e référent·e de groupe, c’est un peu la « surprise du chef ». Lors des animations de Question Santé, tous les cas (d’espèces) sont possibles. Un·e référent·e participant activement. Ou restant assis·e au milieu du groupe sans bouger, ou sans vraiment s’intégrer, adhérer ou s’impliquer. Certain·es référent·es vont préférer s’asseoir à l’écart, en travaillant sur leur ordinateur, ou en consultant leur téléphone. Parfois, pas de référent·e du tout.  

Pour les personnes qui s’occupent de ces groupes au jour le jour, leurs référent·es, leurs responsables (un·e assistant·e social·e, par exemple), faire un choix dans un sens ou dans un autre peut vouloir dire plusieurs choses. Tout d’abord, lors d’une animation donnée par un tiers ou une association externe, la présence de la personne référente peut avoir un effet sur la circulation de la parole. Parmi ces réferent·es, certain·es évitent parfois, pour cette raison, d’être présent·es lors de la séance. D’autres n’assistent pas à l’activité car leur charge de travail ne leur permet pas de le faire. D’autres encore, sont volontairement absent·es, n’adhérant pas au projet ou ne s’en préoccupant pas. C’est selon… 

Une séance de Parcours De-Stress parmi d’autres 

Dans un CPAS de la région de Thuin, une séance autour du jeu-outils « Parcours De-Stress » … Le parcours De-Stress est un outil précieux qui permet de parler… du stress, mais d’une manière globale. Il fait la part belle, quand il est employé de manière adéquate, aux témoignages et au vécu des participant·es sans être intrusif. Il permet d’évoquer le volet médical, un peu, mais surtout les enjeux collectifs du stress en société. C’est un jeu de plateau, faisant -de très loin- penser à un jeu de l’oie. Les participant·es arrivent, s’installent. Le plateau de jeu est étalé, et les cartes nécessaires à sa mise en œuvre sont disposées sur le plateau. Le jeu démarre, et comme d’habitude, les actions sont rythmées par de nombreuses discussions en rapport avec le stress, mais aussi la santé dans son aspect collectif… Parmi les participant·es, deux personnes testent la résistance de l’animateur, avec un peu d’irrévérence, d’ironie, de sabotage larvé… A la pause, celles-ci rejoignent la référente du groupe : «  Pour venir ici, on doit faire plein de route… On veut bien venir, mais pas pour jouer à un jeu de société  ». Visiblement, ils n’adhèrent pas au projet, ou n’ont pas saisi le sens de la démarche.

Les animateur·trices le savent, lors d’une activité, les premières minutes sont souvent cruciales. Il s’agit de prendre une bonne direction, car il est beaucoup plus compliqué de redresser le cours d’une animation que de la démarrer convenablement. Avec les groupes contraints, il est essentiel de trouver avec les participant·es un accord sur le déroulement de la séance, avec des personnes qui, souvent, doivent fournir des efforts pour participer à ces groupes. Se déplacer vers le CPAS, faire garder ses enfants n’est pas toujours simple pour des personnes qui sont dans des situations tellement compliquées, ou dans une précarité telle que leur présence équivaut parfois à  un tour de force. Et parmi ces personnes participantes, certaines ne comprennent pas, ou ne veulent pas comprendre l’intérêt de la séance. Encore moins ce qu’elles pourraient en tirer.  

Avis de tempête sur l’animation 

Un autre jour, un autre lieu. A Morlanwelz, cette fois. Le groupe est très remonté, le climat est houleux… Avis de tempête sur l’animation !  On sort juste du Covid, qui a exacerbé les points de vue, et rendu toute coercition plus ou moins insupportable. Cette fois, l’animation commence par une rapide présentation des activités de l’asbl Question Santé, suivie d’une déclaration de l’animateur en rapport avec le côté contraignant de la présence. Celle-ci pourrait se résumer en quelques mots : « Vous êtes contraint·es d’être ici, mais je vous propose de rendre ce moment utile.  »

Aujourd’hui, le silence, ou quelque chose qui y ressemble, est difficile à obtenir. Il faut réguler, plus que faciliter, ce qui n’est pas idéal… Puis soudain, avant le vrai lancement de l’animation, un participant, qui fréquente le groupe silencieusement depuis quelques séances, redresse la tête et prend la parole, peut-être pour la première fois depuis qu’il est « au groupe » : « On n’en a rien à foutre de ce que venez nous dire. On sait bien ce que vous voulez ». S’ensuivent des réactions qui fusent, dans un sens, ou dans l’autre. Certaines agressives, d’autres plus maîtrisées. On parle d’un minimum de respect à témoigner envers l’animateur, on lui reproche aussi d’être « un de ceux qui nous contrôlent, nous obligent ». Le mot « complice » n’est pas loin, il est en filigrane. Une participante, voyant la situation mal tourner, appelle son assistante sociale, enfin celle qui remplace pour l’occasion la vraie référente du groupe, en « maladie de longue durée », depuis un certain temps, comme il y en a beaucoup dans le secteur. Après son arrivée, le calme revient, au moins partiellement. Il va falloir maintenant, à chaud, parler de l’incident avec tous les protagonistes de l’histoire.

De l’accompagnement vers le contrôle 

Les professionnel·es du social-santé, les travailleurs sociaux, les travailleuses sociales et singulièrement les employé·es des CPAS connaissent bien ce problème. Il est en effet difficile, et certains disent impossible, de travailler dans des fonctions qui exigent en même temps l’accompagnement et le contrôle.  

Difficile pour eux·elles de faire cohabiter l’exercice d’un pouvoir « avec », celui de l’accompagnement, avec un pouvoir « sur », celui du contrôle. On pourrait sans doute affirmer que cette position est en contradiction avec l’expression d’un minimum d’empathie, indispensable dans l’exercice de tous les métiers de la relation d’aide. A tout le moins, cette superposition peut paraître un peu schizophrène.  

Bon, ce n’est un secret pour personne, les travailleur·euses sociaux·ales et par extension les travailleur·euses du secteur social-santé ont pu être ou sont maintenant perçu·es comme des « agents du pouvoir », chargé·es de faire respecter des normes sociales perçues comme contraignantes, ou effectuer une régulation des personnes en précarité. Dans d’autres cas, des travailleur·euses sociaux·ales ont également vu leur description de fonction lentement mais surement glisser de l’accompagnement ou la facilitation vers le contrôle ou l’exclusion, tâches qu’ils·elles n’avaient pas choisies au départ, et pour lesquelles, ils et elles n’avaient pas été préparé·es ou même formé·es.  L’irruption de « l’état social actif » au début des années 2000, n’a évidemment rien arrangé.  

Au vu du contexte actuel, il est probable que cette tendance perdure, voire se renforce. La polarisation des échanges à l’oeuvre dans la société actuelle risque par contagion de continuer à rendre la pratique de l’éducation permanente en social-santé ou ailleurs plus complexe, plus difficile, et pourquoi pas plus risquée. Et cela tombe finalement assez mal.  

Eric Yvergneaux 

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