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30.12.2022

Où est passée la nuance ?

Un podcast qui questionne les clivages des points de vue et le manque de nuances dans nos sociétés.

podcast où est passée la nuance

À Question Santé, on se pose depuis longtemps la question de la nuance… Partout, à la télé, sur les réseaux sociaux, dans les médias, les débats tournent souvent au conflit. Les idées se résument en 280 caractères sous peine d’être zappées. Les phrases sont simples. Les arguments brefs. Les réponses sont cinglantes, agressives. Des « pour », des « contre », des « pro », des « anti ». Mais, bon sang, où est donc passée la nuance ? Alors, nous nous sommes mis à chercher pourquoi… Et comme nous faisons de l’éducation permanente, nous sommes allés interroger des auteurs, des experts, des témoins, et aussi des citoyens qui nous semblaient avoir des choses à dire pour en faire un podcast. « Où est passée la nuance ? » est le premier épisode de Nuances, la série de podcasts d’éducation permanente.

 

Une ère du clash ?

(écoute à 2’26

Lors de nos discussions sur la nuance, une première idée nous est venue à l’esprit… Sommes-nous, ou serions-nous, dans ce qu’on pourrait appeler une « ère du clash » ? Cette question, nous l’avons posée autour de nous. Le podcast laisse entendre la réponse d’Antoine, étudiant en information et communication à l’ULB (écoute à 2’49) mais aussi de Nathalie qui enseigne le français dans une école secondaire (écoute à 3’36).

Dans son interview, Nathalie propose une piste : manquerions-nous de mots ? La nuance ne demanderait-elle pas de pouvoir utiliser des outils dont nous ne disposons pas ? Nathalie parle aussi de binarité. Les discours clivants, qui séparent, les débats polarisés, un camp contre un autre. Tout cela, nous l’avons (probablement toutes et tous) vécu et ressenti pendant la récente période Covid, de façon parfois assez violente d’ailleurs… Cette difficulté de s’entendre, de discuter, de trouver les arguments justes, à réagir sur le coup de l’émotion. Ces « pros » et ces « antis » de tous bords qui se tirent dans les pattes, à un repas de famille, sur les réseaux sociaux ou en rue. Pour ce podcast, nous avons fait le choix de ne pas nous replonger dans la crise sanitaire. Mais une chose est certaine : la période Covid a renforcé notre envie, chez Question Santé, d’aborder la thématique de la nuance.

Après cette parenthèse, allons un pas plus loin. Notre ancienne collègue Pascale, qui fréquente, dans les cours qu’elle donne, des apprentis journalistes, fait les mêmes constats qu’Antoine et Nathalie, en rajoutant une dimension : de quoi nous prive l’absence de nuance ? (écoute à 6’10)

Les constats sont durs et on perçoit déjà que la situation est plus riche et plus complexe que ce qu’on pourrait penser à première vue.

 

Le rôle des médias

(écoute à 6’53)

Nous nous sommes, évidemment posé la question des médias… Y a-t-il des médias qui seraient plus favorables à l’éclosion de la nuance, et d’autres qui seraient plus volontiers dédiés à la confrontation ?

Pour en savoir plus, nous avons interrogé des experts en leurs domaines. Le premier que vous entendrez dans le podcast est Julien Lecomte. Ce sociologue des médias travaille à l’Université de Paix, à Namur. Il est l’auteur d’un récent ouvrage intitulé « Nuance ! La puissance du dialogue », aux Éditions Les Pérégrines. Il évoque, avec nuance, l’idée, plutôt rassurante, qu’au-delà du clash, il existe aussi une tendance à trouver, ou retrouver, la puissance du dialogue (écoute à 7’31).

 

Tour de la littérature

(écoute à 8’26)

Pour nourrir nos réflexions, nous avons bien évidemment regardé ce qui existait déjà sur le sujet. Nous avons lu « Le courage de la nuance », aux éditions Seuil. Dans cet ouvrage, son auteur, Jean Birnbaum, cite abondamment Albert Camus et notamment ceci : « Nous étouffons parmi des gens qui pensent avoir absolument raison ». Comme pour souligner qu’il y a près d’un siècle d’ici, le monde semblait déjà manquer de nuances. Nous avons aussi écouté des interviews d’Etienne Klein. Ce physicien et philosophe des Sciences a, sur la nuance, un point de vue assez pertinent, plus proche du linguiste d’ailleurs que du physicien spécialiste des énergies alternatives… (Extrait de son intervention sur le média français BRUT en juillet 2021 à 9’21).

 

Pourquoi manquons-nous de nuance ?

(écoute à 10’15)

Comme chez Question Santé, nous sommes assez intéressés par les aspects liés à la « Santé Publique », nous avons également été à la rencontre d’Isabelle Godin, professeure à l’Ecole de Santé Publique de l’ULB. Elle nous a livré une vision plus historique des choses qui met en perspective la nuance, la connaissance scientifique confrontée aux croyances (écoute à 10’36).

Ainsi donc, la nuance se nourrirait de la connaissance. Et donc, en extrapolant, l’absence de connaissance serait l’une des raisons de l’absence de nuances. Sans doute, mais comme les experts et citoyens que nous avons interrogés, nous avons eu la sensation que ce n’était pas la seule raison et que, comme bien des choses, tout cela est multiple et complexe. Alors, creusons encore : pourquoi manquons-nous de nuance ? Pascale répond à notre micro (écoute à 11’57). 

Le manque de temps, ou du moins le temps que nous décidons d’investir ou pas, pourrait être également une des raisons pour lesquelles nous avons abandonné la nuance, ou renoncé à l’introduire dans nos discours. C’est en tout cas la réflexion que se fait Antoine (écoute à 13’21).

Un autre aspect intéressant, c’est de voir qui a accès à la parole publique… Et là aussi, il y a eu une évolution. Edgar Szoc, rédacteur en chef de la revue Prospective Jeunesse et Président de la Ligue des Droits Humains, nous rappelle que, encore récemment, tout le monde n’avait pas accès à l’expression publique (écoute à 14’20). Nous serions donc de plus en plus nombreux à nous exprimer dans l’espace public. Mais aussi, nous serions de plus en plus nombreux à avoir accès, et à avoir accès rapidement, à l’information.

Selon Isabelle Godin (écoute à 16’31), nous consommerions trop d’information, d’information de plus ou moins mauvaise qualité, et nous ne serions pas nécessairement capable de la recevoir de manière adéquate. Nous serions donc coupables notamment d’infobésité, pour utiliser ce néologisme. Et nous souffririons également d’autres maux… Parmi ceux-ci, Julien Lecomte pointe les biais cognitifs (écoute à 18’06).

Et donc d’autres coupables pourraient être aussi appelés à la barre ! Les réseaux sociaux. Pas tant parce qu’ils seraient à l’origine de cette culture du clash (cette tendance existait déjà bien avant), mais parce que l’arrivée d’internet et des réseaux sociaux a accéléré, voire amplifié le phénomène. Tout d’abord, l’utilisation massive des écrans aurait fait disparaître certaines formes d’empathies, comme nous le propose Edgar Szoc, de manière assez imagée (écoute à 20’43).

On ne va pas cracher dessus : les écrans nous aident à nous ouvrir au monde. Mais ils nous permettent aussi de nous cacher selon Antoine (écoute à 21’26) et Nathalie (écoute à 21’35).

Et puis, on en a déjà tous rencontré un jour, ceux qui connaissent tout sur tout, surtout en fonction de l’actualité. Ces profils sur internet qui passent du statut de virologue à celui de sélectionneur d’équipe nationale, en passant par expert en énergie… Edgar Szoc nous en parle, tout en relativisant un brin ! Et en introduisant de manière inattendue mais extrêmement pertinente la question du genre (écoute à 22’37).

 

Le doute

(écoute à 24’22)

C’est à ce moment dans notre démarche que s’invite un nouveau personnage dans le paysage déjà bien dense de la nuance. Ce personnage, c’est le doute. Et le doute dans un contexte de vérité scientifique.

Est-ce que la nuance est proche, comparable, ou opposée au doute ? Isabelle Godin, elle, aimerait que nous cultivions le doute, même s’il est, selon elle, éloigné de la nuance (écoute à 24’49). Et pour Edgar Szoc, il existe plusieurs sources de doutes (écoute à 25’57).

Alors, on en arrive à un point qui nous paraît vraiment important et qui était présent en demi-teinte depuis le début de notre projet : est-ce que la nuance nous empêche de nous engager, de lutter ? Est-ce compatible d’être nuancé et de militer ? Julien Lecomte, Antoine, Edgar Szoc ont répondu spontanément à cette question qui tracasse beaucoup de monde (écoute à 27’01).

 

Quelles solutions ?

(écoute à 29’35)

Lors de nos réflexions et de nos rencontres, il nous a semblé essentiel d’aussi explorer les solutions possibles, les pistes individuelles et collectives. Comment apporter plus de nuance dans nos discours, dans les discours ? Comment favoriser le dialogue, l’échange constructif, dans la sphère privée et dans l’espace public ? On s’est dit qu’un premier pas serait peut-être d’interroger notre manière de formuler les choses. Par exemple, plutôt que de demander : alors, vous êtes « pour » ou « contre » ? pourquoi ne pas proposer d’échanger au départ de questions moins clivantes : que pensez-vous de ceci et pourquoi ? De cette manière, on ne se replierait pas derrière un camp, mais on construirait notre argumentation dans l’échange.

Evidemment, tout cela demande de s’informer et d’aiguiser son sens critique. Et, une fois encore, tout cela nécessite de prendre du temps pour le faire. Isabelle Godin, Antoine et Nathalie en parlent (écoute à 30’30).

L’école… On le sait depuis tout à l’heure, Nathalie est enseignante dans le secondaire, donc elle se sent particulièrement concernée par l’école. Mais elle n’est pas la seule à nous en avoir parlé. Rien d’étonnant, puisqu’il s’agit là d’un haut lieu d’apprentissage. La nuance, être nuancé, ça s’apprend et ça s’apprend en bien des lieux, sur les bancs de l’école, mais aussi en famille. C’est en tout cas l’avis partagé par Pascale (écoute à 32’14).

Alors, on s’est aussi demandé : D’accord, la nuance, ça s’apprend. Mais est-ce que tout le monde a la possibilité d’apprendre la nuance ? Oui, selon le sociologue des médias Julien Lecomte, à quelques nuances près (écoute à 35’05).

En écoutant cette réponse de Julien Lecomte, une autre question a surgi : que se passe-t-il lorsqu’on est dans une situation de rapport de force ? Lorsqu’une personne exerce une attitude, un comportement de domination sur une autre, la nuance est-elle encore possible ? L’échange n’est-il pas faussé, biaisé ? Parce que, finalement, faire preuve de nuance, c’est bien beau, mais on est parfois face à des personnes qui ne semblent pas avoir appris la nuance. Et il y a aussi des personnes qui se revendiquent la nuance mais dont l’intention est de nuire. Julien Lecomte répond à la question. Pascale, complète en expliquant qu’elle choisit, parfois, de ne pas entrer en dialogue (écoute à 37’04).

Au cours de nos échanges, on a trouvé bien d’autres ingrédients permettant de favoriser la nuance et d’activer le dialogue. Il est bien souvent question d’ouverture, de rencontre et d’écoute. D’humilité aussi, quand il s’agit de reconnaître qu’on ne sait pas tout sur tout et qu’on ne doit d’ailleurs pas tout savoir sur tout (écoute à 38’52).

Au fil des discussions autour des pistes possibles, nous nous sommes aussi permis de poser cette question, plus personnelle, à nos intervenants experts et citoyens : quels sont vos propres espaces de nuance ? Quels sont les lieux où vous trouvez des discours nuancés ? Nathalie, l’enseignante, et Edgar Szoc, le président de la Ligue des Droits humains, partagent avec nous leurs espaces de prédilection (écoute à 43’07).

Les espaces collectifs, les associations, comme espaces d’échanges constructifs, comme lieux d’exercice de la nuance ? C’est aussi la proposition lancée par Julien Lecomte, de l’Université de Paix (écoute à 45’50).

On a beaucoup évoqué le pouvoir d’action des citoyens, individuellement ou collectivement. Mais d’autres acteurs ont leur part de responsabilité dans cette affaire et non des moindres. Les médias bien entendu et les réseaux sociaux. Le politique également. Pour Julien Lecomte, des initiatives existent, même s’il reste encore du chemin à parcourir pour atteindre « la puissance du dialogue » à laquelle il aspire dans son ouvrage. Et pour Edgar Scoz, les responsables politiques ont aussi un rôle à jouer et qui reste à préciser (écoute à 47’15).

Enfin, nous laissons le mot de la fin à Pascale, notre ancienne collègue journaliste. Pascale invite à oser la nuance et à avoir le courage de le clamer haut et fort. Une proposition à entrer en action. Parce que, comme nous l’avons déjà évoqué dans ce podcast, nuancer n’empêche pas la lutte (écoute à 49’30).

Crédits

Réalisation : Question Santé asbl – Service Education permanente

Texte, voix et prise de son : Céline Teret et Eric Yvergneaux/Question Santé

Avec les témoignages de :

  • Antoine, étudiant en information et communication à l’Université libre de Bruxelles (ULB) ;
  • Edgar Szoc, rédacteur en chef de Prospective Jeunesse et président de la Ligue des droits humains ;
  • Isabelle Godin, professeure à l’Ecole de Santé publique de l’Université libre de Bruxelles (ULB) ;
  • Julien Lecomte, sociologue des médias, formateur à l’Université de Paix et auteur de Nuance ! La puissance du dialogue ;
  • Nathalie, enseignante de français dans une école secondaire ;
  • Pascale, journaliste et professeure de journalisme.
  • Ainsi qu’un extrait de l’interview d’Etienne Klein, physicien et philosophe des sciences, réalisée par le média français Brut (2021) et disponible sur Brut.media.

Montage : Céline Teret/Question Santé – Merci à LaSonotheque.org pour la mise à disposition de sons et d’ambiances sonores.

Musiques :

  • Sweet piece, William Sheller, adaptation et interprétation Nicolai Della Guerra
  • Beauty Flow, Limit 70, Magic Escape Room et Rising Tide, Kevin MacLeod (incompetech.com), Creative Commons – attribution 4.0 license (creativecommons.org/licenses/by/4.0)

Graphisme : Carine Simon/Question Santé

Editeur responsable : Olivier Balzat – 72, rue du Viaduc – 1050 Bruxelles

Avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles

Lectures pour aller plus loin

  • Nuance ! La puissance du dialogue, Julien Lecomte, éd. Les Pérégrines, 2022
  • Le courage de la nuance, Jean Birnbaum, éd. Seuil, 2021
  • L’ère du clash, Christian Salmon, éd. Fayard, 2019
  • Sauvons le débat : osons la nuance, Didier Pourquery, éd. Presses de la Cité, 2022