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La démarche communautaire : un choix sociétal ?

La démarche communautaire, quelle est-elle ? En quoi est-elle porteuse de forces et de faiblesses pour l’action en santé ? Quels enjeux démocratiques soulève-t- elle ? Ces questions sont au cœur de ce dossier qui examine les contributions d’un numéro spécial de la revue « Politiques sociales » sur le sujet, tout en laissant la place à la parole d’acteurs de deux institutions engagées dans cette démarche à Bruxelles : l’asbl Les Pissenlits et le service de santé mentale Le Méridien.

démarche communautaire BXLS86La démarche communautaire est une approche participative utilisée un peu partout dans le monde, et notamment en promotion de la santé. Comment fonctionne-t-elle ? Pourquoi l’utiliser en santé ? Que peut-elle apporter à ceux qui la pratiquent ? Quels sont les enjeux de société autour de ce type de méthode ? La démarche communautaire : une méthodologie qui fait santé ?

Cette dernière question, la revue Les Politiques Sociales se l’est posée en publiant un double numéro (2016, n° 1-2) sur les méthodologies communautaires. Sous la direction de Frédérique Déjou, Noémie Hubin et Vérane Vanexem, ce double numéro de la revue présente différents aspects de la démarche à travers le monde dans le secteur de la santé, mais aussi du social, de l’urbanisme, de la justice... Nous avons ici souhaité extraire les principaux enseignements et points de discussion qui touchent à la démarche communautaire : quelle est- elle ? Quels sont ses avantages ? Quels dé s pose-t-elle ? Notamment en termes de gouvernance publique1.

Nous sommes également allés à la rencontre de travailleurs qui emploient ces techniques au quotidien. Nathalie Thomas est psychologue dans l’équipe communautaire du service de santé mentale de Saint-Josse Le Méridien. Noémie Hubin et Alexia Zeegers sont, quant à elles, responsables de projets à l’asbl Les Pissenlits, association de santé communautaire située dans le quartier de Cureghem à Anderlecht. 

Les points de repère d’une démarche

«La promotion de la santé passe par la participation effective et concrète de la communauté à la fixation des priorités, à la prise des décisions et à l’élaboration et à la mise en œuvre des stratégies de planification en vue d’atteindre une meilleure santé. Au cœur même de ce processus, il y a la dévolution de pouvoir aux communautés considérées comme capables de prendre en main leurs destinées et d’assumer la responsabilité de leurs actions. Le développement communautaire puise dans les ressources humaines et matérielles de la communauté pour stimuler l’auto-assistance et le soutien social et pour instaurer des systèmes souples susceptibles de renforcer la participation et le contrôle du public en matière de santé. »
Charte d’Ottawa (1986) première conférence internationale pour la promotion de la santé.

Participation et communauté, les deux mots-clés

Plusieurs valeurs sous-tendent le mode de fonctionnement participatif de la démarche communautaire : reconnaissance des ressources des participants, horizontalité de la relation, empowerment et changement sociétal. De plus, la principale caractéristique de l’approche communautaire, qui la différencie d’autres méthodes ou approches, est son fort ancrage dans la communauté. La communauté est en effet un niveau intermédiaire de regroupement social, entre la famille et la société au sens large, basée sur un ensemble de liens et de partages d’intérêts, d’espaces, d’identités, d’histoires, de devoirs, de caractéristiques... Au travers de nos identités multiples, nous sommes tous amenés à appartenir, nous reconnaître ou encore être associés à plusieurs communautés.

Les communautés sont ici reconnues au travers des ressources de leurs membres, ressources qui sont valorisées, considérées et surtout partagées. Sous forme de savoirs, de savoir-être ou savoir-faire, ces ressources permettent à chacun de vivre et de faire face aux difficultés. L’approche communautaire va donc prendre en compte l’existant à travers les liens de soutien entre ses membres. Ces liens préexistent à l’action des professionnels. « En s’appuyant sur les réseaux primaires des personnes (voisins, amis, familles, etc.), elle permet d’éviter la multiplication abusive du nombre de professionnels dans de nombreuses situations. Or, on le sait bien et de multiples études le rappellent, la "fonction soignante" n’est pas I’apanage des professionnels : [...] les gens se font aider par d’autres ressources que les professionnels de la santé mentale. L’approche communautaire vise à soutenir dans leur rôle d’entraide des personnes ressources vivant dans les quartiers 2. »

Relation partenariale et empowerment

Réussir à valoriser les ressources de chacun, cela nécessite de repenser la relation en évacuant la dissymétrie : plus question d’expert transmettant des savoirs préconstruits à un récepteur passif. La relation va se baser sur un constat simple : chacun a des connaissances, des capacités, des expériences et des avis. Les savoirs du professionnel ne sont pas niés, au contraire, mais on leur donne une juste place. La relation devient horizontale et démocratique. Les différents acteurs sont considérés comme des partenaires d’un même objectif.

Ce mode particulier d’interaction va favoriser l’empowerment. Ce terme central de la pratique, intraduisible sans inventer de nouveaux mots, se définit par « La capacité d’individus, de groupes et/ou de communautés à prendre le contrôle de leurs conditions de vie, à exercer un pouvoir et atteindre leurs propres objectifs. Processus par lequel ils sont, individuellement et collectivement, aptes à s’aider eux-mêmes et les autres pour améliorer leur qualité de vie. »3 L’empowerment s’accompagne d’un travail de conscientisation, ici encore, réalisé dans le partage : en quoi mes difficultés, mes problèmes sont aussi ceux de mes semblables. Le but final de la démarche vise la transformation, le changement individuel et collectif. Forts de la prise de conscience collective des réalités sociales, les participants seront renforcés par les liens de soutien de la communauté et auront développé un pouvoir d’agir.

Étapes modulables

Il n’existe pas de véritable mode d’emploi. L’aspect multiforme et adaptable de cette démarche semble la rendre résistante à la théorisation. Des éléments récurrents vont néanmoins servir de repères.

Si elle comprend aussi une partie plus rigoureuse, l’étape initiale du diagnostic se fait essentiellement par le contact humain. Il s’agit avant tout de découvrir la communauté, de tisser des liens et de repérer les besoins, les envies ou les demandes. En ciblant une préoccupation de la communauté, on répond donc à un intérêt. Cela permet d’amorcer efficacement la démarche. Le groupe ainsi constitué, les sujets à aborder et les règles sont établis de manière participative. Comme nous l’explique Nathalie Thomas du service de santé mentale Le Méridien «en général on pose la question : dans quelles conditions vais-je me sentir à l’aise dans ce groupe ? »

Le groupe va alors partager les expériences individuelles vécues par rapport à la thématique choisie. Seule une demande explicite des participants amènera le professionnel à partager des contenus (de nature théorique ou autre) avec le groupe. L’idée est de se baser sur les savoirs créés par l’expérience directe. Le groupe peut, à ce moment, essayer de tirer les leçons et ainsi développer une forme de théorie plus générale sur le thème.

L’étape suivante consiste à contextualiser la situation. Cette étape permet d’éviter le fatalisme et la culpabilisation qui plombent souvent toute tentative de changement. Les participants vont alors faire appel à des spécialistes (sociologues, historiens, politologues, psychologues, médecins...) ou aller directement cher-cher l’information.

Suivant le rythme et les impulsions du groupe, on passe alors à l’étape de l’action. Si l’interpellation politique revient souvent dans les actions identifiées par les groupes, les projets développés sont, quant à eux, extrêmement diversfiés. L’étape finale consiste à évaluer l’ensemble du processus, toujours de manière participative. Toutes ces phases ne sont pas forcément consécutives. Certaines, comme l’évaluation, le partage d’expériences et le diagnostic, peuvent rester présentes tout au long de la démarche.

Un ensemble d’opportunités et une masse de défis

Le recours à la démarche communautaire vise principalement à toucher plusieurs facteurs ou déterminants de la santé. La démarche présente aussi des défis et des critiques que nous allons explorer. Rappelons que la santé n’est ni permanente ni immuable : elle se construit. En ce sens, Simon Gasibirege explique que « toute communauté produit sa santé mentale comme elle produit son économie, son régime politique, son système judiciaire, scolaire, médical, etc. Elle le fait au moyen des structures de communication et de solidarité qu’elle crée et développe, au moyen aussi des personnes-ressources qui animent le fonctionnement des structures ainsi mises en place »4. Peut-on alors concevoir la démarche communautaire comme une action de production sociale de la santé ?

Des déterminants rendus accessibles

Les déterminants de santé sont des facteurs qui influencent l’état de santé d’une population. Qu’ils soient politiques, sociaux, économiques, environnementaux ou culturels, la plupart se trouvent en dehors du champ d’action des professionnels du secteur de la santé. Au niveau politique, des efforts peuvent être faits pour intégrer un volet santé aux actions de chaque ministère ; c'est ce que promeut l'OMS via « la santé dans toutes les politiques ». Au niveau du terrain par contre, mener une action concrète ayant un impact sur ces déterminants n’est pas simple : les domaines sont nombreux, vastes et complexes. C’est pourtant ce que la démarche communautaire propose de faire.

Au sein de l’équipe communautaire du Méridien, « souvent on part de cette question dans les groupes : qu’est-ce qui m’empêche de bien vivre pour le moment ? Qu’est-ce qui rend ma vie difficile pour le moment ? Avec cette question-là, on sait qu’on va toucher des déterminants parce qu’on ouvre tout. » Au-delà du sujet traité par le groupe, l’approche communautaire va travailler sur l’estime de soi, le sentiment d’auto-efficacité, la capacité de dire et d’agir, le réseau de soutien, le sentiment d’appartenance, le fonctionnement démocratique ainsi que des capacités sociales, organisationnelles et d’évaluation. L’acquisition de ces compétences psychosociales, habituellement difficiles à toucher, s’avère avoir un e et béné que pour la santé.

Se réapproprier sa santé

La réappropriation par les habitants d’une forme de maîtrise sur leurs conditions de bien-être est un des effets recherchés de l’approche. Si la santé est une production collective, elle ne devrait pas être perçue comme étant aux seules mains de spécialistes. Le collectif Pratiques Communautaires en Santé Mentale nous explique que « La santé mentale est devenue "l’affaire des spécialistes" et les personnes ne se sentent plus compétentes, plus responsables de leur santé mentale et de celle de leurs concitoyens. »5 Alors qu’un professionnel de la santé va intervenir ponctuellement sur un sujet précis, l’individu va lui s’occuper de sa santé tout au long de sa vie. N’est-il donc pas logique qu’il soit traité en tant qu’acteur principal des interventions qui le concernent ?

Des actions pertinentes

Avec la démarche communautaire, on pourra trouver une forte concordance entre la proposition d’action et les besoins de la communauté. L’un des défis de toute politique de santé est de créer une adéquation entre l’offre de services et les besoins de la population. Alexia Zeegers, de l'asbl Les Pissenlits, nous offre un exemple. « Deux fois par an, il y a des sensibilisations au diabète ; une fois sur le marché de l’Abattoir, une fois sur le marché annuel d’Anderlecht. Il y a des réunions toute l’année pour préparer ça avec une dizaine d’acteurs et d’organisations qui se réunissent. Depuis à peu près un an, à chaque réunion, il y a des personnes du groupe de diabétiques et ils ont de sacrées bonnes idées. Je donne un exemple : tous les kinés des maisons médicales ont un stand. Il y avait une demande qu'ils fassent une activité au lieu d’avoir juste un stand ; quelque chose de plus participatif, si possible avec de l’activité physique. » Une partie des kinés était pour et une autre s’opposait à l’idée de faire une consultation dans la rue. « C’est une personne du groupe qui a dit : "Pourquoi vous n’apprenez pas à ramasser un objet et à porter sans se faire mal au dos ?" Et là, ça faisait consensus. On en a plein des exemples comme ça. »

Encore faut-il y arriver

La démarche va toutefois présenter certains défis. Il n’est pas toujours aisé d’atteindre l’étape de l’action sociétale. Nathalie Thomas nous l’explique : « Plusieurs fois, on a proposé d’essayer d’arriver à des actions collectives, mais on sentait bien que le groupe était encore trop fragile [...] Ce n’est pas du jour au lendemain qu’on va mettre toutes ses forces dans un projet collectif alors que, soi-même, on est dans la survie». Le groupe quant à lui n’a pas toujours un rôle positif. A l'asbl Les Pissenlits, l’effet du collectif « n’est pas magique. Le groupe peut aussi être très destructeur. C’est grâce au cadre qui favorise le respect de chacun et l’interrogation de stéréotypes [...] C’est assez délicat, il y a un équilibre à retrouver à chaque fois. » Il se peut également que l’offre ne réponde pas à une attente réelle des personnes. Pour ces raisons, un diagnostic bien réalisé et un cadre de qualité s’avèrent nécessaires pour le succès de la démarche.

Des aptitudes spécifiques

Les professionnels du travail communautaire doivent disposer de compétences spécifiques. Pour commencer, ils doivent savoir gérer des groupes et avoir de solides capacités relationnelles. Comme l’affirme Paulo Freire, un des fondateurs de la pédagogie des opprimés qui repose également sur la participation, « Le dialogue exige une grande confiance dans les hommes. Une foi dans leur pouvoir de construire et de reconstruire, de créer et de recréer. Une foi dans leur vocation au plus-être [...] »6 Ce travail demande donc une forme d’engagement personnel. Avoir un regard sociologique sera utile pour décoder les aspects sociétaux des situations, particulièrement dans des contextes, tels qu’à Bruxelles, où la dimension interculturelle aura une grande importance. Face aux réalités du processus participatif, les travailleurs auront besoin de souplesse. En donnant la parole aux gens, on doit être prêt à les entendre, à écouter les critiques et même parfois les reproches. En principe, tout est adaptable, transformable. Mais en réalité, il faut être capable de lâcher prise, d’accepter de ne pas contrôler le contenu ou la destinée des groupes. Cela peut coincer quand le projet n’est pas porté par l’ensemble des acteurs.

L’atelier créatif à l’asbl Les Pissenlits, un exemple de démarche communautaire

On pourrait se demander : « quels impacts sur la santé peut avoir un atelier créatif quand il est organisé selon les principes de la démarche communautaire ? » La communauté est ici celle des usagers d’un quartier, celui de Cureghem à Anderlecht, avec un intérêt partagé : la création artistique. «L’atelier créatif est né d’une demande des habitants suite au diagnostic continu. [...] Il y avait une forte demande pour tout ce qui est créatif et couture. [...] Il y a deux réunions par an, au cours desquelles le programme est fixé. [...] Il faut voter, car il y a aussi l’aspect interpersonnel. Les gens sont sensibles à ça. Il y a ceux qui veulent prendre la place ou qui s’écrasent trop. Il y a ceux qui, chaque année, proposent une technique et ceux qui, après cinq ans, osent lever la main et dire : moi je sais faire ça. [...] Il y en a qui disent : je ne sais rien faire. On essaye de les encourager, de se regrouper ou de leur dire : mais si, vous connaissez telle ou telle chose. Par exemple, une personne sourde a dit : mais moi je ne sais rien. Et on lui a répondu : mais si, tu connais la langue des signes. [...] On a donc développé une activité pendant plusieurs années où il y avait un échange entre personnes sourdes et entendantes pour la langue des signes [...] C’étaient les personnes sourdes qui étaient en posture de présenter leurs savoirs aux personnes : apprendre quelques signes et expliquer la culture. [...] La personne qui a proposé une technique, vient en général un peu plus tôt. On lui a proposé à l’avance de faire elle-même les courses pour le matériel que la technique nécessite. C’est aussi une forme de responsabilisation. Ils arrivent, on installe tout le matériel [...] On demande un peu d’attention pour que la personne qui dispense la technique puisse donner quelques explications et puis, en général, cette personne passe un peu parmi les autres. »

Si un intervenant extérieur est demandé, « on essaye de trouver des personnes déjà un peu sensibilisées à ce type d’approche et qui ne viennent pas avec une posture de spécialiste qui enseigne quelque chose, mais vraiment pour un échange avec l’idée qu’il a autant de choses à retirer de l’échange qu’à en amener. »

L’organisation du cadre de l’atelier va être très importante. « L’accueil est un moment qui aide au lien social. [...] Ils en profitent pour échanger, se donner des nouvelles. On pense que ça fait santé aussi parce qu’il y a des infos sur le médecin, sur l’état de santé des gens. [...] Tous ces petits moments qui ne sont pas l’activité elle-même, vont être organisés d’une façon qui favorise la santé soit par l’empowerment, la création de lien social ou ce qui est mis à disposition [...] À chaque début d’activité, il y a toujours quinze minutes consacrées à relayer des projets ou des initiatives qui ont lieu dans les environs, parfois ça va jusqu’à Bruxelles de manière générale. On essaye de favoriser le fait que les personnes relayent elles-mêmes des informations. [...] Un exemple typique, c’est le groupe de personnes diabétiques : les gens se retrouvent parfois à huit de chez nous à aller à une conférence de l’association belge du diabète. [...] Des gens n’auraient pas osé y aller seuls, mais le fait de se retrouver à plusieurs... Suite à une brève que nous avons annoncée aux Pissenlits, [des personnes] ont commencé une formation professionnalisante. [...]

Au niveau de la nourriture, il y a eu une réflexion de la part des participants [...] toujours des fruits et on ne propose plus de boissons sucrées [...] c’est venu des participants. On essaye que le contexte soit un environnement favorable à la santé et ça se construit avec les personnes. »

Les étapes et les principes sont présents dans tout le processus : définition collective du cadre, diagnostic, partage et valorisation d’expériences, élargissement du point de vue, action (par une exposition ou autre) et nalement, évaluation : « Le groupe qui parle de l’éducation des enfants était animé à un moment par un psychologue extérieur. Toute l’année se passe et, à la fin, on fait une évaluation. Les participants disent : ça c’était bien, on devrait faire ça et puis on voudrait aussi ça. Bon, moi je prends note et, dans ma tête, ça se planifie déjà pour l’année d’après. À la fin, le psychologue nous dit : mais ils ne sont pas contents du tout ! Je dis : mais si ! Ils sont très contents. Ils ont juste dit ce qu’ils voulaient d’autre pour l’année prochaine. On a souvent ce commentaire. Les gens n’ont pas l’habitude qu’on analyse leur travail. [...] Comme ils font tellement d’évaluations et qu’ils savent que c’est pris en compte, on peut être surpris. D’autres professionnels prennent parfois ça comme une critique, mais non. [...] L’empowerment : ben oui, c’est ça »

 Trop lent ?

La critique la plus fréquente de l’approche communautaire porte sur sa temporalité. Faire du communautaire nécessite du temps. Pour l'asbl Les Pissenlits, ce n’est pas si simple : « on dit toujours que le plus gros obstacle, c’est que cela prend du temps, mais pour moi ce n’est pas vrai parce que chaque étape donne des résultats. On ne peut pas comparer une vaccination qui est faite en une heure et quelque chose qui a pris un an.» Si l’on compte le temps et l’énergie pour réaliser une action (comme un DVD sur le diabète ou une brocante solidaire), cela semble démesurément long. Mais si l’on compte que chaque étape a apporté aux participants des acquis réels et autrement difficiles à atteindre, on peut voir les choses différemment. Une autre critique concerne le nombre de personnes touchées. Or, à nouveau, au groupe d’habitants, il faut ajouter les professionnels, les intervenants, tous ceux qui sont impactés par les actions, les politiques, etc. qui profitent eux aussi de la méthode.

La démarche communautaire permet donc de toucher des déterminants de la santé, que des approches plus classiques, fonctionnant en silo, ont généralement du mal à impacter. La portée de ses ambitions sociétales est telle que les défis et les critiques essuyés la ramènent souvent à la réalité de ses moyens. Cette réalité, les travailleurs que nous avons rencontrés l’affrontent avec un pragmatisme teinté d’idéalisme : l’espoir d’une société plus inclusive qui n’attend pas que d’autres la construisent à leur place.

La participation démocratique, ça se construit

La législation belge dispose encore de peu d’outils visant à promouvoir la démocratie directe. Jusqu’à la sixième réforme de l’Etat, la consultation populaire n’était par exemple autorisée qu’aux niveaux communal et provincial. Au fédéral, elle n’est toujours pas permise. Le référendum, autre dispositif de participation directe, est quant à lui interdit sur tout le territoire. A contrario, plusieurs décrets ou ordonnances contiennent des injonctions claires quant à l’utilisation de méthodes participatives ou communautaires : cohésion sociale, promotion de la santé, écoles de devoirs, aide en milieu ouvert, maisons de jeunes, éducation permanente, services ambulatoires, revitalisation urbaine (contrats de quartier durable), etc. Depuis quelques décennies, la participation citoyenne semble donc avoir le vent en poupe.

Risques et dérives

Cette évolution sociétale soulève plusieurs questions. D’un espoir de démocratie plus inclusive et plus égalitaire à une parodie de participation, il n’y a en e et que quelques pas à franchir.

La démarche communautaire peut d’abord offrir la tentation d’un service public plus économique pour « se décharger d’une partie de ses responsabilités en se disant que si les quartiers, les communautés prennent en charge ces aspects-là, c’est ça en moins qu’on ne devra pas faire» nous dit Nathalie Thomas. C’est néanmoins un pari hasardeux puisque l’une des finalités de la méthode réside dans l’interpellation politique. Dans la Charte de Bangkok, il est ainsi énoncé que « des communautés bien organisées et plus autonomes jouent un rôle très efficace dans les décisions relatives à leur propre santé et sont en mesure de rendre les pouvoirs publics et le secteur privé responsables des conséquences sanitaires de leurs politiques et pratiques. »7 Interpeller un élu peut néanmoins présenter des risques. Pas simple pour un travailleur social d’en arriver à aller, sous l’impulsion du groupe d’habitants qu’il accompagne, frapper à la porte d’un échevin qui se trouve hiérarchiquement cinq ou six échelons au-dessus de lui. Cela fait beaucoup d’occasions de se faire taper sur les doigts.
Un autre risque réel est l’utilisation des mots de participation citoyenne ou de méthode communautaire comme un effet de mode, voire une coquille vide qui indiquerait seulement que, à un moment, des habitants ont été rencontrés. Participer, cela implique un rôle véritable : être intégré au processus de décision. On peut aussi se demander pourquoi cette méthode s’inscrit en majorité dans des secteurs travaillant avec des publics fragilisés. Il suffit de regarder les quelques décrets présentés ici pour s’en rendre compte. Ne pourrait-on y voir une volonté d’ordonner une forme de contestation populaire? Ne devrait-elle pas concerner tous les milieux sociaux ?Pissenlits

Doubles contraintes

 Au niveau administratif, les financements publics s’accompagnent ordinairement de demandes de projet, de budgets prévisionnels, de rapports d’évaluation,
etc. Or la destination d’un projet communautaire ou véritablement participatif est, par définition, imprévisible. Les participants vont décider de la marche à suivre. Mais les autorités publiques sont elles prêtes à subsidier un projet qui va travailler sur une inconnue ? Plusieurs subsides, surtout dans les secteurs cités plus haut, se concentrent sur les moyens mis en oeuvre et la méthode utilisée, or la tendance actuelle des pouvoirs publics vise à financer des projets précis, avec une durée déterminée et des résultats mesurables à court terme. Ici, on est dans les processus : les rencontres, les savoirs échangés, les liens tissés, la force et le courage d’arriver à une action pour le bien de la société. Ces résultats restent difficiles à quantifier. Au Méridien, Nathalie Thomas explique que « le décret promotion de la santé était, à ce niveau, assez facilitateur dans le sens où l’évaluation était beaucoup plus centrée sur les processus que sur les résultats. »

L’injonction à l’utilisation de méthodes participatives relève parfois de la double contrainte pour le professionnel. Travailler sur des points extrêmement complexes à quantifier, comme la confiance en soi, et demander des résultats chiffrés. Aider les gens à lutter pour l’amélioration de leurs conditions sociales ou de santé sans remettre en question l’autorité de tutelle. Face aux nombreuses et croissantes injonctions des pouvoirs subsidiants, l’ambition de la démarche communautaire peut facilement passer au second plan. Pour éviter cet écueil, une vigilance de toutes les parties et de tous les instants est exigée.

L’avenir de la santé communautaire en Cocof
Alors que le plan stratégique de promotion de la santé de la COCOF était en construction ces derniers mois, la Fédération Bruxelloise de Promotion de la Santé a souhaité apporter sa contribution pour clarifier les enjeux du secteur. Un groupe de travail "Démarche communautaire" s’est formé avec près de la moitié des associations de la Fédération. Ces derniers ont produit une note qui présente la méthode, ses valeurs et formule au politique quelques propositions : utilisation transversale et décloisonnée de l’approche, adaptabilité,modes d’évaluation spécifiques, valorisation du temps nécessaire, etc.

Éduquer à la démocratie

Plus qu’un outil de soutien personnel, d’aide collective et de lutte sociale constructive, la démarche communautaire est aussi une méthode d’éducation politique profondément démocratique. Comment la faire vivre cette démocratie ? En essayant par exemple d’avoir un impact, aussi petit soit-il, pour le bien commun. Selon la Commission des déterminants sociaux de l’Organisation mondiale de la santé, « pour qu’il y ait équité en santé, il faut avant tout que les individus soient en mesure de combattre les injustices et les fortes disparités dans la répartition des ressources sociales auxquelles chacun a légitimement droit. »8
Ainsi les paroles et les actions des plus fragilisés pourraient nous surprendre, voire nous déstabiliser à propos de ces enjeux.
La méthode communautaire n’est pas une solution miracle. Avec les moyens dont elle dispose actuellement, elle ne pourrait réussir, seule, à transformer la société. C’est néanmoins l’un des outils fonctionnels pour y arriver. Souhaiter appliquer ces méthodes nécessite de choisir leurs modes de fonctionnement, d’accepter leurs processus et leurs conséquences. Laisser participer les citoyens, c’est aussi et avant tout, admettre qu’ils puissent remettre certaines choses en question.

Le choix du nous

L’approche communautaire est loin d’être la seule en son genre : éducation populaire, devenue éducation permanente en Belgique, travail social collectif, participation citoyenne, pédagogie Freinet, pédagogie active, pédagogie institutionnelle, pédagogie du projet, etc. Toutes se fondent sur des principes similaires de participation et de valorisation des ressources de chaque être humain. Choisir ces techniques, c’est poser un choix sociétal. Voulons-nous aller vers des valeurs sociales qui unissent les gens là où, selon Régis Debray, « l’individu est tout, et le tout n’est plus rien ? Que faire pour qu’il devienne quelque chose ? Comment, au royaume éclaté du moi-je, susciter ou réveiller des nous qui ne se payent pas de mots et laissent chacun respirer ? 9»

Regis Verhaegen

1. Voir plus particulièrment dans ce numéro : Déjou F, Hubin N et Vanexem V, « Agir sur les inégalités sociales de santé » ; Maeyens C et Bosquet C « Une approche du travail social communautaire en Belgique »; Ferguson M, « Dans la Cité des Anges, une histoire de David contre Goliath » ; Absil G, « La démarche communautaire, quel que soit le secteur, fait-elle toujours santé ? »

2. Corral, Namur et Thomas, Nathalie (2005) Santé Communautaire, Mental’idées.

3. Adams, Robert (2008) Empowerment, participation and social work.

4. Gasibirege, Simon (1997) Développement d'un programme de santé mentale communautaire au Rwanda de l'après guerre et génocide. Les Politiques Sociales : La santé communautaire.

5. Lambrecht, Y. Thomas, N. et Van Tichelen B. Éducation populaire et santé mentale, www.collectif-pcsm.be.

6. Paulo Freire (1974) Pédagogie des opprimés.

7. Organisation Mondiale de la Santé (2005) Charte de Bangkok.

8. Organisation mondiale de la Santé – Commission des déterminants sociaux 2005-2008, Principaux concepts relatifs aux déterminants sociaux de santé. www.who.int/social_determinants.

9. Régis Debray (2009) cité par Alain Cherbonnier, La notion de participation : une question de pratique et de politique in La santé communautaire en 4 actes (2016) Chronique Sociale.

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