DossierLien social
09.09.2026
Numero: 27

Isolement social et solitude : des causes et des conséquences

La santé, selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), ne se limite pas à l’absence de maladie ou de handicap. Pour la qualifier, on la décline en santé physique, santé mentale et santé sociale. Or cette santé sociale a longtemps été négligée, alors qu’elle a des effets sur les autres composantes. La pandémie de Covid-19 a mis en évidence nettement plus encore l’importance des liens sociaux et leurs impacts, comme étant des préoccupations majeures. Des déterminants sociaux comme les revenus, le logement, le niveau d’instruction jouent également sur l’isolement social et le sentiment de solitude.

E-Mag BXL santé n°27 : Dossier - Isolement social et solitude : des causes et des conséquences

L’être humain est une espèce dont les interactions sociales, dès la naissance et tout au long de la vie, façonnent le développement et maintiennent la bonne santé. Or, cette santé sociale a très peu été prise en compte, alors que son déficit est loin d’être rare au sein de la population mondiale. Avec la pandémie de Covid-19, un éclairage spécifique a été mis sur cet élément qui fait partie intégrante de la santé. Dans un rapport rendu en 2025 et intitulé « De la solitude aux liens sociaux : ouvrir la voie vers des sociétés plus saines » [1], la Commission de l’OMS sur les liens sociaux révèle que la solitude touche une personne sur six (2014-2023). Toujours selon ce rapport, le manque de lien social augmente significativement le risque de décès et sur la période 2014-2019, la solitude a entraîné, à l’échelle mondiale, 871.000 morts chaque année, soit 100 décès par heure. Durant la période du Covid, l’isolement social et la solitude ont agi comme de puissants facteurs de risque létaux.A l’inverse, des liens sociaux solides peuvent contribuer à un meilleur état de santé et à une plus grande longévité. L’OMS en a donc fait une priorité dans son programme de santé publique et a adopté une résolution à ce sujet qui reconnait les liens sociaux comme un déterminant de la santé.

Lorsque l’on évoque le manque de liens sociaux, ce dernier peut prendre des formes multiples, dont les deux principales, l’isolement social et la solitude. La première notion renvoie à une mesure objective du déficit de connexion avec l’entourage social et/ou familial. La solitude ressortit davantage d’une évaluation subjective, soit un sentiment personnel douloureux qui survient lorsque les relations d’une personne ne correspondent pas à ses désirs ou besoins. Ces éléments ne sont pas ressentis de la même manière par tous les individus. Et le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’OMS de relever une situation paradoxale, « A une époque où les possibilités de connexion sont infinies, de plus en plus de personnes se retrouvent isolées et seules. »

Le public concerné, les causes et les conséquences

Si la solitude touche des personnes de tous âges, celle-ci concerne plus particulièrement les jeunes et les personnes vivant dans des pays à revenu faible ou intermédiaire. Pour ce qui est de l’isolement social, pour lequel les données sont plus limitées, on estime qu’une personne âgée sur trois est touchée par ce phénomène et qu’un·e adolescent·e sur quatre est concerné·e. Des personnes appartenant à certains groupes, comme les personnes handicapées, réfugiées ou migrantes, les membres de la communauté LGBTQIA+… peuvent être confronté.es à plus de difficultés à établir des liens sociaux. Certaines catégories de population, comme les personnes âgées isolées, sont plus à risque de consommation excessive d’alcool, de tabac, de somnifères, de tranquillisants, d’un mode de vie sédentaire et de problèmes nutritionnels. Chez les jeunes, la solitude est associée à des problèmes tels que l’asthme, la migraine, des douleurs de dos, des acouphènes… Chez les personnes réfugiées et les demandeur·euses de protection internationale, la rupture des liens familiaux, le stress d’acculturation, un trouble mental préexistant représentent des facteurs de risque[2].

Plusieurs facteurs liés aux déterminants sociaux sont à épingler pour expliquer ce déficit: un mauvais état de santé est un facteur majeur, mais aussi un faible niveau de revenus ou d’instruction, la personnalité, le lieu de vie ou encore le fait de vivre seul·e, notamment en raison du décès du partenaire de vie.

Sur le plan physique, la solitude et l’isolement social ont pour conséquences d’augmenter le risque d’accidents vasculaires cérébraux et de maladies cardiovasculaires, notamment en lien avec les conditions d’hygiène alimentaire, de diabète et de décès prématuré, avec 30 % de risque additionnel de décéder. Les personnes isolées ont quatre à cinq fois plus de risques d’être réhospitalisées dans l’année d’une hospitalisation. En termes de santé mentale, le risque de dépression est accru, ainsi que la survenue d’anxiété, de déclin cognitif, de pensées d’automutilation ou de suicide. Le manque de liens sociaux a également des conséquences négatives sur l’éducation, sur le plan des notes et du niveau de qualification, ainsi que sur l’emploi, avec le risque de trouver ou de conserver son emploi plus difficilement et d’avoir des revenus plus faibles..

L’inadéquation des politiques publiques et des infrastructures joue également un rôle important, tout comme les technologies numériques.

Et chez nous ?

En Belgique, 8,9% des Belges ont déclaré au quatrième trimestre 2025 se sentir toujours ou la plupart du temps seuls (Statbel, 2024[3]). 21,6% d’entre eux éprouveraient parfois un sentiment de solitude. Selon cette enquête menée auprès de 5.000 citoyens âgés entre 16 et 74 ans, ce sentiment toucherait plus spécifiquement les personnes habitant seules, les malades de longue durée et les personnes éprouvant des difficultés majeures à joindre les deux bouts. Des différences marquées existent entre les Régions, avec 7,1% des habitants du nord du pays se sentant toujours ou le plus souvent seuls (19,6% parfois). En Wallonie, il s’agit de 11,2% (24,8% parfois) et à Bruxelles, de 12% (22,0% parfois).

Autre source d’informations : les enquêtes menées par Sciensano. Une visualisation des données interactives issues des enquêtes transversales de santé durant la crise de Covid-19 montrait une grande insatisfaction sociale à chaque pic d’infection, avoisinant les 60% de la population. Avec l’introduction des études BELHEALTH depuis 2022, ce pourcentage d’insatisfaction a diminué et s’est stabilisé autour de 20%, sauf pour les jeunes de 18 à 29 ans qui conservent des niveaux d’insatisfaction sociale plus élevés (au-dessus de 25%). Autre élément étudié : le besoin de soutien social, déclaré par quatre personnes sur dix pendant les pics de la pandémie, est resté élevé après 2022, avec trois personnes sur dix concernées. Le sentiment de solitude se situe pour sa part à 57%, sans distinction entre les hommes et les femmes[4].

Le lien social, une priorité à l’échelle internationale

Le rapport de la Commission Lien social de l’OMS établit une feuille de route qui propose des recommandations pour une action mondiale, selon cinq domaines clés : la politique, la recherche, les interventions, l’amélioration des méthodes de mesure (en ce compris l’élaboration d’un indice mondial de lien social) et la mobilisation du public, afin de faire évoluer les normes sociales et de stimuler le lien social de manière généralisée.

D’où la nécessité de mettre en place des politiques nationales, mais aussi des actions au sein des communautés et individuelles pour faire du lien social une priorité de santé publique. Selon Chido Mpemba, coprésidente de la Commission Lien social de l’OMS, « Notre rapport montre qu’il est indispensable d’intégrer le lien social dans toutes les politiques, que ce soit dans le domaine de l’accès au numérique, de la santé, de l’éducation ou de l’emploi. »[5]

Le rapport mentionne également des exemples d’actions qui fonctionnent, avec la mise en œuvre de stratégies nationales spécifiques en Allemagne, au Danemark, aux Pays-Bas ou en Suède. Au Royaume-Uni et au Japon, des ministres ont été désignés pour s’attaquer à la lutte contre la solitude. Dans la résolution de l’OMS sur le lien social votée en séance plénière le 27 mai 2025, cet organisme dédié à la santé invite donc les États membres à élaborer des stratégies nationales de promotion du lien social. A cet égard, les activités de plaidoyer et des campagnes de sensibilisation publiques, l’organisation d’événements ou d’activités de groupe par les communautés ou la mise sur pied de prescriptions sociales par des agents de santé, plutôt qu’un traitement médical, peuvent avoir des conséquences bénéfiques sur les liens sociaux.

Des préoccupations à prendre à bras le corps

Chez nos voisins d’Outre-Quiévrain, la Fédération française des liens sociaux a vu le jour en 2024, issue d’un collectif de plus de cent chercheur·ses, médecins, professionnel·les, politiques ayant publié une carte blanche dans le journal Le Monde[6] sur les graves conséquences de l’isolement social sur la santé. Assez active, elle mène des actions concrètes de terrain, organise des formations, réalise un plaidoyer pour guider l’élaboration des politiques et déploie des activités de recherche pour mieux comprendre le phénomène. Arnaud Goulliart en est le délégué général.

Qu’en est-il chez nous, sur le plan fédéral ? Si, en Belgique la lutte contre l’isolement social relève principalement des entités fédérées (régions et communautés), à travers les politiques d’action sociale et de santé (voir le second article du dossier relatif à Bruxelles), on peut néanmoins citer la prescription sociale, qui a été intégrée dans l’accord de gouvernement fédéral 2025-2029, dans le volet santé (pages 110 et suivantes de cet accord – https://urls.fr/p2sOoB). On peut également signaler le dépôt le 1er  juillet dernier d’une demande d’établissement d’un rapport d’information sur la lutte contre la solitude, en vue d’en dresser un état des lieux dans toutes les Régions de Belgique et d’identifier les leviers susceptibles d’améliorer la situation[7]. Ou encore la proposition de la mutuelle Solidaris de créer un secrétariat d’état afin de piloter une stratégie interfédérale de lutte contre la solitude, notamment pour améliorer la santé mentale des jeunes.

Autant de signes qui montrent que la question est un enjeu à côté duquel il ne faut pas passer et pour lequel il y a lieu de mettre en œuvre des dispositifs permettant de lutter contre l’isolement social et la solitude.

Nathalie Cobbaut

[1] https://www.who.int/groups/commission-on-social-connection/report
[2] Voir le rapport de Brusano « Ce qui dit la littérature scientifique sur… L’isolement social en lien avec le social santé », avril 2025 – https://www.brusano.brussels/pdf/isolement-social-sante/
[3] https://statbel.fgov.be/fr/nouvelles/les-belges-sont-les-plus-satisfaits-de-leurs-relations-personnelles
[4] Https://www.belgiqueenbonnesante.be/fr/etat-de-sante/sante-mentale-et-sociale/sante-sociale#la-solitude-depuis-2021
[5] Communiqué de presse du 30 juin 2025, OMS, https://urls.fr/pltq4b
[6] https://urls.fr/Rbfm96
[7] Senat, Doc n° 8-218/, session 2025-2026 – https://urls.fr/DNj-PD