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13.10.2026

Parler des écrans avec les jeunes : ouvrir le dialogue avant tout

Comment parler des écrans avec les jeunes sans tomber dans la critique, l’interdiction ou la culpabilisation ? Pour Anne Robert et Pierre Kurgan, chargé·es de projet et formateur·rices chez Prospective Jeunesse, la première étape consiste à s’intéresser à leurs usages et aux besoins auxquels ils répondent. Une posture d’écoute et de curiosité qui permet de considérer le jeune comme expert de son vécu et ouvre la porte au dialogue plutôt qu’à la culpabilisation.

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(Temps de lecture : environ 5 minutes)

Quel lien entre écrans et santé des jeunes ?

« Notre approche n’est pas de dire que les écrans ne posent aucun problème, mais de considérer qu’ils ne sont jamais la cause unique d’une difficulté, explique Pierre Kurgan. Leur utilisation ne surgit pas non plus ‘de nulle part’, mais peut constituer un moyen d’accéder à certaines choses, un échappatoire ou un exutoire. »

Pour Anne Robert, les écrans sont aujourd’hui fortement diabolisés. « C’est vrai, la santé mentale des jeunes ne va pas très bien en ce moment. Mais elle est influencée par de nombreux facteurs, dont certains sont particulièrement anxiogènes : contexte socio-économique, guerres, exil, changements écologiques… On met beaucoup de choses sur le compte des écrans, alors que ces autres éléments pèsent très fort sur le bien-être des jeunes. »

« Le même raisonnement peut s’appliquer au sommeil, ajoute Pierre Kurgan. On dit que passer trop de temps sur les écrans ne facilite pas un bon sommeil. Mais il ne faut pas oublier que les adolescent·es sont dans une période de leur développement marquée par de nombreux changements, et qu’ils et elles ont toujours connu des difficultés de sommeil. »

Ne pas diaboliser, donc ?

Il ne faut toutefois pas occulter les usages problématiques. Certains jeunes, notamment celles et ceux qui connaissent déjà des fragilités ou des difficultés dans leur contexte familial, peuvent être davantage happés par les écrans ou être confrontés au cyberharcèlement. Pour prévenir ces situations, l’enjeu est de considérer le jeune dans sa globalité : comment va-t-il dans sa vie familiale, scolaire, amicale ? Que vit-il au quotidien ?

Le temps passé devant un écran ne suffit pas, à lui seul, à déterminer si un usage est problématique. « Il y a des personnes, même des adultes, qui peuvent passer huit heures par jour devant des écrans sans que ce soit considéré comme un problème », rappelle Pierre Kurgan.

Le cyberharcèlement illustre bien cette nécessité de dépasser une lecture centrée sur l’écran. « Les personnes qui en sont victimes ont souvent déjà connu du harcèlement. L’écran permet alors au phénomène de se poursuivre dans la sphère privée, mais n’en constitue pas nécessairement l’origine », ajoute Pierre Kurgan.

Et n’oublions pas qu’il existe aussi des usages positifs. Anne Robert évoque le cas de jeunes en difficulté à l’école qui peuvent trouver dans les jeux vidéo une expérience de réussite et de valorisation. Là où l’échec scolaire peut être vécu comme une sanction, le jeu peut encourager à recommencer, à progresser et à se dépasser. « C’est important d’essayer de comprendre ce que cela leur apporte », souligne-t-elle.

Les écrans peuvent également être un support de liens sociaux, de recherche d’informations ou d’apprentissage. Les jeunes y développent des compétences et peuvent faire preuve d’un esprit critique plus important que ce que les adultes imaginent.

Encourager le sens critique

Pour Anne Robert, développer l’esprit critique des enfants constitue un rôle essentiel des adultes, et notamment de l’école. Pas uniquement face aux écrans, mais face à l’ensemble des informations et des discours auxquels les jeunes sont confrontés.

L’esprit critique est une compétence psychosociale qui permet de prendre du recul, de se positionner, de se différencier du point de vue des autres et de ne pas se laisser enfermer dans un discours unique. C’est aussi une manière de prendre davantage de distance face aux mécanismes qui cherchent à capter l’attention (notamment les algorithmes sur les réseaux sociaux).

Dans cette perspective, l’interdiction ou le contrôle peuvent sembler apporter une réponse simple, mais ils ne remplacent pas un véritable travail d’éducation aux usages.

S’intéresser à ce qu’ils y font

« De quoi parle-t-on quand on dit ‘écrans’ ? », interroge Pierre Kurgan. Réseaux sociaux, jeux vidéo, jeux en ligne, jeux d’évasion… Les usages sont multiples et ne répondent pas tous aux mêmes logiques.

Plutôt que de demander combien de temps le jeune passe sur son écran, une première porte d’entrée peut donc être : qu’est-ce qu’il ou elle y fait ?

La conversation sera différente si l’adulte pose des questions avec intérêt plutôt qu’avec une posture critique. « On peut évoquer son inquiétude plutôt que critiquer », propose Anne Robert. Cette attitude permet aussi au jeune d’expliquer ce qu’il recherche et ce qu’il fait sur son écran.

Faut-il s’y connaître pour parler des écrans avec les jeunes ?

Pas nécessairement. Et c’est peut-être même une occasion de renverser les rôles. « Pour une fois, ça se passe dans l’autre sens, sourit Anne Robert. Le jeune peut avoir des connaissances que l’adulte n’a pas et prendre plaisir à les partager. »

« S’intéresser à ce qu’il fait, lui demander ce qu’il recherche et utiliser son vocabulaire permet d’établir un dialogue hors de toute posture descendante », explique Pierre Kurgan. L’adulte n’a pas besoin d’être expert·e des jeux vidéo ou des réseaux sociaux pour entrer en relation avec le jeune.

Une idée résume cette approche chez Prospective Jeunesse, quelque soit le produit : considérer le jeune comme expert·e de son vécu.

Suggérer des alternatives

Enfin, plutôt que de simplement demander au jeune de « lâcher son téléphone », pourquoi ne pas chercher avec lui ce que l’écran lui apporte et quelles alternatives pourraient répondre au même besoin ?

Les jeunes ont notamment besoin de relations sociales, d’intimité, de lieux où se retrouver et de moments où ils peuvent échapper au regard des adultes. Lorsque ces possibilités se réduisent, comme c’est le cas aujourd’hui, les écrans peuvent naturellement devenir un espace où ces besoins trouvent une réponse.

Cette approche a le mérite de ne pas faire porter la responsabilité uniquement sur les jeunes. La question n’est donc pas uniquement de savoir comment faire diminuer les usages, mais aussi de se demander : qu’est-ce qu’on peut proposer à la place ?

« Le but, c’est de se poser la bonne question : est-ce que l’écran est sa seule manière de répondre à ce besoin précis ? », résume Pierre Kurgan.

Pour les professionnel·les qui accompagnent les jeunes, cette approche invite ainsi à déplacer le regard : derrière un usage des écrans qui inquiète, il y a peut-être un besoin, une difficulté, une recherche de lien ou encore une source de valorisation. Prendre le temps de comprendre ce qui se joue peut constituer une première étape pour construire, avec le jeune, des réponses adaptées.

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