Accès aux soinsPolitiques
09.09.2026
Numero: 27

Les angles morts de l’accès universel aux soins de santé

Fin juin dernier s’est tenue la conférence « Accéder aux soins – Pourquoi certains restent-ils sur le côté ? », la première d’un cycle consacré aux inégalités d’accès aux soins en Belgique. Organisée par Gladys Kazadi, députée bruxelloise et cheffe de groupe Les Engagés au Parlement bruxellois, la conférence a réuni des politiques, des chercheur·ses et des représentant·es de la société civile afin de confronter les expériences, les connaissances scientifiques et les réalités de terrain, et aussi pour identifier des pistes d’améliorations concrètes.

E-Mag BXL santé n°27 : accessibilité aux soins

On entend souvent que le système de santé belge est l’un des meilleurs au monde. Cette affirmation mérite cependant d’être nuancée, ce que n’avait pas manqué de relever le Centre fédéral d’Expertise de la santé (KCE) dans un rapport sur la performance du système de santé belge paru en 2024. Il est en effet ardu d’évaluer un système de santé car entrent en jeu différents facteurs qui interagissent : « Un système de santé peut dès lors s’avérer performant dans certains domaines et pour certains aspects mais nettement moins à d’autres niveaux. Le système belge n’échappe pas à la règle, il a ses forces mais aussi ses faiblesses[1] ». Ces dernières ont largement été évoquées par les conférencier·es lors de la rencontre sur l’accessibilité des soins qui s’est déroulée le 29 juin dernier. Le but n’était pas de faire un énième état de lieux, mais de mieux comprendre les obstacles rencontrés sur le terrain afin d’éclairer l’action publique.

Avant d’aborder l’accès aux soins de santé, rappelons quelques éléments relatifs à la santé de la population. « Partout dans le monde, plus on est pauvre, moins on est en bonne santé. A l’intérieur des pays, les données montrent qu’en général, plus un individu occupe une position socio-économique défavorable, plus il est en mauvaise santé : ce gradient social concerne toute l’échelle socio-économique, de haut en bas. Il s’agit d’un phénomène mondial, que l’on constate dans les pays à revenu faible ou intermédiaire comme dans ceux à revenu élevé. Le gradient social signifie que les inégalités sanitaires touchent tout un chacun.[2] »

A Bruxelles, les écarts territoriaux observés illustrent concrètement ce gradient social. Des analyses régionales ont montré qu’un enfant né à Saint-Josse pouvait présenter une espérance de vie estimée à 80 ans, contre 85 ans à Woluwe-Saint-Pierre, soit un écart de cinq années selon le lieu de naissance et, en creux, selon les conditions sociales et environnementales associées. Cette inégalité de santé n’en est qu’une parmi d’autres.

Des obstacles à l’accès aux soins

Dans sa présentation, Svetlana Sholokhova, chargée d’étude à la Mutualité chrétienne (MC), a mis en exergue quelques exemples où des discriminations de genre sont à l’œuvre. Au regard de la littérature scientifique et des chiffres dont on dispose en Belgique, il existe ainsi un grand risque de sous-diagnostic ou de prise en charge tardive de pathologies dont souffrent les femmes par rapport aux hommes. Et cela, tant pour les maladies mieux connues pour toucher plus les femmes (endométriose) que pour celles qui affectent tous les genres : « Les maladies cardiovasculaires sont encore aujourd’hui stéréotypées comme étant typiquement masculines, explique la chargée d’étude. Et quand les femmes présentent des symptômes de ces maladies, on parle encore souvent de symptômes atypiques alors qu’il s’agit quand même de la moitié de la population ».

Svetlana Sholokhova fait aussi état de différences dans la prise en charge des problèmes cardiovasculaires : les hommes se présentant aux urgences seront plus vite pris en charge, mieux traités, hospitalisés, vus par des spécialistes, contrairement aux femmes. Aux Etats-Unis, une étude portant sur le délai d’attente dans les salles d’attente des urgences d’hôpitaux montre que ce délai était beaucoup plus long pour les femmes afro-descendantes, nonobstant le fait qu’il y a toujours un temps d’attente pour tout le monde. Une étude de la MC montre que les femmes en situation de handicap font moins d’examens de dépistage du cancer du sein par exemple. Essentiellement parce que l’accessibilité aux structures se révèle compliquée. En effet, comme beaucoup de femmes, elles utilisent les transports en commun et ceux-ci ne sont pas toujours équipés de façon adéquate pour les PMR, du moins pour Bruxelles. En Wallonie, si l’ensemble des bus du réseau TEC sont équipés de rampes d’accès PMR, que le personnel de conduite est formé, l’expérience client sur le réseau en fauteuil roulant par exemple n’est pas toujours simple non plus en raison de difficultés rencontrées : échec de sortie de la rampe d’accès, maniement difficile de la rampe d’accès manuelle ou refus par le conducteur ou la conductrice de manier ladite rampe, absence de réaction du chauffeur en cas de demande de sortie de la rampe, etc[3]. Les hôpitaux et les centres où se déroulent ces examens ne sont pas toujours équipés pour accueillir les personnes en situation de handicap. Les hôpitaux et les centres où se déroulent ces examens ne sont pas toujours équipées non plus pour accueillir des personnes en situation de handicap.

Le Dr Martin Colard, hématologue à l’Hôpital Universitaire de Bruxelles, a abordé les nombreuses difficultés rencontrées par les patients drépanocytaires. La drépanocytose est une des maladies de l’hémoglobine (constituant principal des globules rouges) et elle est génétique. Elle est rare en Belgique, mais très fréquente dans le monde, avec une forte prévalence en Afrique subsaharienne et équatoriale[4]. Environ 75% des malades sur un total estimé entre 7 et 10 millions dans le monde sont originaires de ces régions. C’est également le reflet de ce que l’on observe auprès des patient·es en Belgique, où 1% des nouveau-nés sont porteurs de cette maladie : cela représente une naissance sur 1500-1600. C’est beaucoup plus que pour la mucoviscidose, maladie génétique rare mieux connue sous nos latitudes. Chez nous, la drépanocytose est une maladie peu et mal connue des professionnels de la santé[5].

Pour illustrer les difficultés rencontrées par les patients drépanocytaires, l’hématologue a donné un aperçu du vécu d’une de ses patientes, Awa (prénom d’emprunt), une jeune femme afro-descendante. Quand cette dernière se présente aux urgences, cela fait 24 h qu’elle souffre d’une crise vaso-occlusive – très fréquente chez ces patients – qui se traduit notamment par de fortes douleurs. Après avoir repoussé son départ pour les urgences, elle a fini par s’y résoudre tant les douleurs sont devenues insupportables. Aux urgences, elle attend longtemps, on la tutoie, on ne la croit pas quand elle dit avoir très mal et que les antidouleurs pris chez elle ne la soulagent pas. Pour la plupart de patients drépanocytaires présentant ce type de douleurs, le traitement est l’administration de la morphine. Quand ils entendent parler de morphine, les soignants se demandent s’ils n’ont pas affaire à une « toxico » et commencent par lui donner un placebo. Awa sera finalement hospitalisée trois mois. A l’issue de son séjour, la facture s’élève à plus de 2.000 euros, surtout à cause des antidouleurs administrés qui ne sont pas remboursés. Les patients drépanocytaires ont du mal à bénéficier du statut de malades chroniques et, jusqu’ici, la drépanocytose ne se retrouve pas sur la liste des maladies graves où figurent toujours la lèpre, le choléra, la variole dont le dernier cas identifié dans le monde date de 1972.

Ce que l’on ne sait pas et qui est aussi important

Ensuite, c’est Vincent Lorant, professeur de sociologie médicale et de politique de santé, UCLouvain, qui a enchaîné, mettant en exergue le racisme, un des facteurs d’inégalités ethniques de santé dont on parle peu : « Il est très difficile de parler du racisme en Belgique, les médecins ne sont jamais racistes. Cependant la sociologie de la santé nous apprend que si. Ce sont les expériences que font au quotidien les patients de leurs soins de santé. » De sa présentation, également éclairante sur les questions d’iniquité dans l’accès aux soins de santé, entre autres points intéressants soulevés, on retiendra ceci : « La Belgique n’a pas de données sur les besoins non rencontrés. C’est un souci majeur parce que finalement il y a plein de données que nous n’avons pas. Autant celles-ci existent pour les inégalités de genre, autant nous ne savons rien de l’identité ethnique, de l’origine géographique. Nous sommes incapables de mesurer l’ampleur des discriminations ethniques parce que nous ne disposons pas de données. »

Et ce ne sont que quelques pistes, parmi d’autres proposées ce soir-là, pour améliorer l’accessibilité du système de soins en Belgique.

Anoutcha Lualaba Lekede

[1] « La performance du système de santé belge en 2024 » (11.03.24) sur : https://www.brusano.brussels/la-performance-du-systeme-de-sante-belge-en-2024/.
[2] « Gradient social de santé – Des définitions », sur : https://rrapps-bfc.org/glossaire/gradient-social-de-sante. On peut également se référer à une étude récente réalisée par la MC : Nouvelle étude MC : Les inégalités face aux soins s’aggravent en Belgique : plus on est pauvre, plus on est malade, plus on consacre son revenu à se soigner.
[3] « L’accessibilité dans les transports publics » (04.02.2026), sur : https://cawab.be/etude-de-terrain-tec-octobre-2025/
[4]  On la retrouve aussi dans le bassin méditerranéen, au Moyen-Orient, en Inde…
[5] Une des caractéristiques de la maladie est que l’hémoglobine, qui sert à transporter l’oxygène à travers le corps, présente une forme anormale, avec deux conséquences principales : une obstruction des vaisseaux sanguins qui se traduit par une difficulté à amener l’oxygène vers les tissus/organes et une anémie (taux faible de globules rouges et d’hémoglobine). Plus d’informations sur : Drépanocytose | Hôpital Erasme.

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