InitiativesSanté
09.09.2026
Numero: 27

La Sécurité sociale de l’alimentation, une solution à la malbouffe

Appliquer le système de la sécurité sociale à l’alimentation, la question est en réflexion dans quelques pays européens depuis 2017. Cette réflexion est menée par des acteurs de la vie civile qui souhaitent la création de nouveaux droits sociaux assurant simultanément le droit à l’alimentation, les droits des agriculteurs et la protection de l’environnement. Derrière cette idée, un constat : la question de l’accès à une alimentation de qualité qui est aujourd’hui dans une impasse. Éclairage avec Jonathan Peuch, docteur en droit de l’alimentation à l’UCLouvain et chargé de recherche et de plaidoyer à FIAN Belgique, qui coordonne le collectif.

E-Mag BXL santé n°27 : sécurité sociale de l'alimentation

En Belgique, une personne sur dix vit dans la pauvreté : en Wallonie, cela représente 13% de la population et, à Bruxelles, 23%. Concrètement, cela se traduit par des difficultés à payer son logement, son énergie, ses soins de santé, etc., et aussi à se nourrir. Chez nous, on estime que 600.000 personnes recourent à l’aide alimentaire. Un chiffre qui a doublé depuis 10 ans, comme le souligne la FdSS (Fédération des Services sociaux) sur son site. Cette structure pilote, entre autres projets, la Concertation Aide alimentaire[1]. La création de cet espace de travail des organisations qui font de l’aide alimentaire en Wallonie et à Bruxelles s’est révélée une nécessité au regard des demandes d’aides croissantes.

En effet, l’aide alimentaire qui, au départ, n’avait pas été pensée pour être une aide structurelle l’est devenue de facto. A ce constat s’ajoutent d’autres éléments tout aussi préoccupants, comme la qualité des denrées distribuées qui n’est pas toujours celle souhaitée et, au fil des années,  une diminution des quantités récoltées. Historiquement, l’aide reposait sur le Fonds européen d’aide aux plus démunis (FEAD) et celui-ci a depuis été intégré au Fonds social européen plus (FSE+), avec pour conséquence notable une diminution des fonds alloués et des denrées distribuées. Autre coup dur pour les acteurs belges du secteur en 2026 : une diminution d’un tiers du budget fédéral dévolu à l’aide alimentaire. De 27 millions d’euros celui-ci est passé à 15 millions. Or les fonds européen et belge permettent de fournir les associations et CPAS en denrées de longue durée de conservation comme des pâtes, du riz et des conserves[2].

Contre la précarité alimentaire, la Sécurité sociale de l’alimentation ?

Le régime de la sécurité sociale peut succinctement être présenté comme le système d’assurance sociale mis en place depuis plus de cinquante ans et qui permet de garantir la protection sociale des citoyen·nes au quotidien lorsqu’iels sont confronté·es à des risques sociaux[3]. Il est basé sur le principe de la solidarité au sein de la population. La Sécurité sociale de l’alimentation (SSA) s’inspire de ce modèle, à savoir une volonté d’étendre les principes de la sécurité sociale à l’alimentation et à l’agriculture, avec l’objectif affiché de construire une organisation démocratique du système alimentaire. En Belgique, c’est FIAN Belgique, une organisation de défense des droits humains qui travaille à transformer les systèmes alimentaires, en mettant la justice sociale et environnementale au centre des débats, qui est active sur la question. D’où la création du CreaSSA pour Collectif de réflexion et d’action pour une Sécurité Sociale de l’Alimentation.

Comme l’explique Jonathan Peuch, chargé de recherches et de plaidoyer à FIAN Belgique, qui coordonne ce collectif, la SSA repose sur trois piliers. Le premier est l’universalité, c’est-à-dire une mesure qui est pour tout le monde. En échange d’une cotisation, chacun bénéficie d’une carte électronique de type chèques-repas, chargée d’un certain montant, qui permet d’acheter des denrées de qualité, meilleures pour la santé que celles vendues dans les grandes surfaces (qui sont ultra-transformées, riches en sel, en sucre, en matières grasses, etc.). Le deuxième pilier est la solidarité, des plus riches vers les plus pauvres, des plus âgé·es vers les plus jeunes, des travailleurs vers ceux et celles qui ne travaillent pas… Il y également la solidarité avec le monde agricole, qui découle de la volonté de lutter contre l’injustice économique observée au niveau des filières du système agricole actuel, en veillant notamment à rémunérer correctement ceux et celles qui nous nourrissent. Enfin, il y a une attention aux impacts environnementaux de l’alimentation, en protégeant et favorisant par exemple des filières durables et justes (labels bio, circuits courts…). La SSA est une approche systémique.

Toustes concerné·es par la malbouffe

Le Covid-19 a joué un rôle très important dans le développement de la Sécurité sociale de l’alimentation comme le rappelle Jonathan Peuch : « Parce les problèmes sont devenus plus visibles à ce moment-là, notamment au niveau de la santé. On disait que les gens avaient plus de temps et qu’ils se dirigeraient vers les circuits courts, c’est ce qui s’est passé. Mais il est aussi vrai que les gens sont surtout restés chez eux, isolés, seuls, à manger mal. Et on ne mange jamais aussi mal que quand on mange seul. La malbouffe a aussi explosé pendant le Covid ».

Au-delà, des enquêtes, des témoignages et des interviews montrent également que « les gens ne mangent pas ce dont ils ont envie : en réalité, la plupart d’entre eux sont mécontents de ce qu’ils mangent ». En effet, l’offre alimentaire ne leur propose pas toujours des produits sains et de qualité. Autre constat que partage le chercheur : « On accuse toujours l’éducation en disant que les personnes précaires mangent mal parce qu’elles ne sont pas éduquées. En réalité, elles passent plus de temps à cuisiner que les personnes favorisées. Ce qu’on observe, ce sont plutôt les classes aisées qui n’investissent pas du tout dans l’alimentation durable, saine et juste. Elles font leurs achats dans les grands circuits de distribution et perpétuent le système sans se poser de questions ».

A Schaerbeek, il existe une caisse locale regroupant 202 affilié·es qui cotisent entre 100 et 225 euros chaque mois. Quel que soit ce montant, la carte de la SSA est chargée à hauteur de 150 euros chaque mois. Avec cette carte, les affilié·es peuvent faire leurs achats à la BEES coop, la coopérative Bruxelloise, Écologique, Économique et Sociale, par exemple. Du côté du CreaSSA, on souhaite une extension du projet à toute la région. Une dizaine de projets sont en cours en Wallonie (Liège, Bastogne, Namur, Mons, Charleroi)[4] et un en Flandre.

Une résolution adoptée au Parlement Bruxellois

En début d’année, le Parlement bruxellois a adopté une résolution en faveur du droit à l’alimentation et de la SSA[5]. Ce texte n’a pas un caractère contraignant pour le gouvernement et l’administration. Cela n’est pas pour décourager du côté du CreaSSA. Jonathan Peuch explique : « C’est le maximum que nous pouvions avoir dans le contexte politique actuel. Le principal intérêt est que cela a permis de créer un débat très important au niveau des partis politiques bruxellois. La plupart d’entre eux ont vraiment essayé d’en comprendre les enjeux. Il y avait clairement une majorité pour une résolution, mais pas pour une loi. Cela viendra peut-être après. Quoi qu’il en soit, cette résolution est un signal politique important pour nous. »

Anoutcha Lualaba Lekede

Pour en savoir plus :

[1] « L’aide alimentaire en Belgique », sur : https://www.fdss.be/fr/caa/laide-alimentaire-en-belgique/.
[2] A. Dulczewski, « Diminution d’un tiers du budget fédéral pour l’aide alimentaire en 2026 : ²On est très inquiets² » (22.12.2025), sur : https://www.rtbf.be/article/diminution-d-un-tiers-du-budget-federal-pour-l-aide-alimentaire-en-2026-on-est-tres-inquiets-11651161.
[3] « A propos de la sécurité sociale – Histoire », sur : https://socialsecurity.belgium.be/fr/a-propos-de-la-securite-sociale/histoire.
[4] C. Collin, « Un projet de sécurité sociale alimentaire en test à Martelange » (14.03.24), sur : https://www.tvlux.be/replay/l-invite-de-la-redaction/un-projet-de-securite-sociale-alimentaire-en-test-a-martelange_45281.
[5] K. Sinimalé, G. Monnat et M. Majid, « L’accès à une alimentation de qualité pour toutes et tous ? C’est ce que vise la sécurité sociale de l’alimentation » (14.06.26), sur : https://www.rtbf.be/article/l-acces-a-une-alimentation-de-qualite-pour-toutes-et-tous-c-est-ce-que-vise-la-securite-sociale-de-l-alimentation-11739547.

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